Mes recherches en thèse
On 3 February 2018 | 0 Comments | Non classé |

Peu avant 2004, j’avais commencé une thèse à la Sorbonne, sous la direction de François Moureau. Faisant suite à un DEA, à l’époque j’étudiais les Proverbes dramatiques de Carmontelle, dramaturge méconnu du XVIIIe siècle. Je vivais en France ; je poursuivais donc ma recherche sur le théâtre de société et la forme brève du proverbe français issu des sentences gréco-latines. Moi, l’ancienne étudiante en Lettres Classiques.

Mais, en novembre 2004 : coup de théâtre ! Moi, la fonctionnaire de banlieue parisienne, je décide de changer de vie !

Et voilà que je m’envole outre-atlantique… Direction : la Californie du sud.

Pour quoi faire ? Pour remplacer un professeur de français à San Diego French American School. L’enseignement de notre belle langue française, je connais. Car cela fait quatre ans que je suis prof de l’Éducation Nationale ! Diplômée du CAPES en 1999 sans trop y croire, je fais mon premier stage de prof débutante en classe de 4e. Mythique : c’était pile l’an 2000. Quatre années plus tard, transbahutée (c’est le cas de le dire) de collège en lycée du 92, 91 et 78, on peut dire que j’ai pris de la bouteille et que je me sens plus expérimentée. Mais je suis fatiguée. La vie de prof, au début des années 2000 était déjà très dur et je sentais déjà ce que cela risquait de devenir. Mon intuition a dû oeuvrer pour moi en voulant me préserver et m’écarter peu à peu de ce cadre rude d’enseignement. Je me souviens, à l’époque je disais que j’avais “l’impression d’avoir fait le tour de mon monde” en France. Le métier de prof m’appelait ailleurs, toujours au service de la France, mais Ailleurs. Et surtout, je voulais remédier à ma lacune en anglais, langue universelle que je parlais à peine. En effet, on est en 2004. Je me sens déjà et depuis toujours citoyenne du monde, moi la métisse franco-malgache formée à l’Éducation Nationale. Alors je veux partir explorer l’International, vivre dans le monde et comprendre d’autres systèmes de vie et de croyance. Je me revois encore postuler partout dans les pays anglophones. On me propose un poste au lycée de Canberra, mais je décline l’offre après moult tergiversations. On me propose un poste à San Diego. Je tergiverse un peu ; au début même – honte à moi et à ma méconnaissance en géographie – je m’étonne qu’une école au Mexique me propose un boulot de prof de Français, moi qui ne sait pas parler espagnol… Après avoir découvert que San Diego n’est plus une ville mexicaine depuis 1848 (cela fera partie des dates-pivots de ma thèse), j’en touche deux mots à mes amis lors de mon anniversaire. Et l’un d’eux me dit (fin connaisseur en géographie donc !) : “Ah oui ! Une école à San Diego ? Mais tu sais que c’est la ville des surfeurs californiens et c’est pas loin d’Hollywood ! Ça pourrait être pas mal !”

Je suis convaincue. Je quitte ma terre natale et m’envole pour le Far West. À l’école franco-américaine de San Diego, je suis censée enseigner en CE1 et CE2 pendant l’année scolaire 2004-2005. Après, advienne que pourra.

Des Yvelines de l’Île-de-France à la côte Ouest des États-Unis, vous imaginez le grand écart !

Plongée sans transition dans cette Californie mythique dont nous autres Français parlons tant, depuis notre “vieux monde”, j’informe assez rapidement mon directeur de thèse de ce changement de cap dans ma vie. Je me souviens lui écrire quelque chose en ces termes : “Monsieur Moureau, je vis à présent en Californie, loin de la BnF et des manuscrits de Carmontelle. Je me sens loin de la France et des salons mondains du XVIIIe où les amateurs jouaient des proverbes en devenant comédiens éphémères. Que me conseillez-vous de faire pour cette thèse ?”

François Moureau, professeur en Sorbonne ayant toujours le mot pour rebondir, me répond quelque chose en ces termes : “Mademoiselle Ralanto, je suis spécialiste de la littérature des voyages. Vous vivez en Californie, c’est parfait. Il y a quelque chose d’intéressant à faire sur les récits viatiques des Français pendant la ruée vers l’or. Des travaux ont déjà été entamés là-dessus, mais jamais vraiment approfondis. Changeons donc votre sujet de Carmontelle à la Californie !”

On ne pouvait pas faire plus simple. Et la Sorbonne de valider mon nouveau sujet, en phase avec ma vie nouvelle : “Les récits de voyage des Français en Californie de la ruée vers l’or à 1913-1915”.

Je ne saurais assez remercier mon directeur de thèse, François Moureau, qui devint mon directeur de maîtrise en l’an 1998, quand je sortais, toute fraîche, érudite mais naïve de mes années d’Hypokhâgne-Khâgne. Alors que de nombreux professeurs de la Sorbonne m’avaient fermé leur portes sous prétexte que je me présentais un peu tard pour postuler en maîtrise, Monsieur Moureau m’avait chaleureusement accueillie parmi ses étudiants. Sous sa direction, j’allais étudier les frontispices des pièces de Corneille dans les fameuses éditions commentées par Voltaire. Vaste programme microscopique sur l’art et l’esprit à la française !

Je sais, la Recherche – et encore plus, la recherche en littérature – est un monde à part et souvent abscons pour certains. Ce monde reclus, j’en ai parfois la nostalgie. Je chéris ces années passées dans les bibliothèques qui sentent le vieux bois et sont éclairées par des lampes aux abats-jours verts intimistes. Je me revois, naviguant naguère dans les rangées de livres pas encore numérisés, telle une souris dans ses galeries souterraines du sous-sol de Paris. C’était dans la fin des années 90 et je me souviens en particulier la jeune BnF François Mitterrand qui à l’époque n’avait que deux ans !

En 2005, je commençais une thèse sur la littérature de voyage. Moi, la voyageuse, moi la thésarde. J’allais découvrir une quarantaine de récits de voyage de Français partis comme moi, en Californie, mais dans les années 1848 et suivantes. Ils étaient un miroir de moi, j’étais un miroir d’eux. Le passé et le présent se faisaient écho. C’était fascinant. La vie est fractale. J’allais vraiment commencé à en faire l’expérience…

Merci, chère Éducation à la française, merci chère Éducation Nationale, merci chère Sorbonne de Paris, merci Monsieur Moureau, vous qui dirigeâtes mes recherches de 1998, année de ma maîtrise à 2011, année de ma soutenance de thèse.

 

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