L’anniversaire (nouvelle)
On 28 June 2018 | 0 Comments | Non classé |

En ouvrant ce livre, Flora avait l’impression de toucher un objet interdit, puisque jusqu’à ce jour, sa mère l’avait empêchée d’approcher l’étagère où le livre se trouvait, sur la plus haute étagère de leur grande bibliothèque.

À sept ans, âge de raison dit-on, Flora dévorait déjà trois livres par semaine. À son âge, elle les choisissait méticuleusement, sous l’œil de sa mère qui la supervisait. Elle était tenue de piocher uniquement dans les trois premières étagères en partant du bas. Pas plus haut. Là, se trouvaient des romans de la Comtesse de Ségur, Les contes de Perrault, Les Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet, La Mare au Diable et La Petite Fadette de George Sand, Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier, Le Petit Prince de Saint-Exupéry… Dès qu’elle avait su lire, Flora s’était plongée corps et âme dans tous ces livres, tous ces univers. Et même avant de savoir lire, elle en avait ouvert quelques-uns, scrutant ces lignes mystérieuses et leur calligraphie encore indéchiffrable pour ses yeux d’enfant, mais qui suscitait déjà sa soif de comprendre et d’entrer dans une autre dimension. Nous étions donc le jour de ses treize ans. Vous pouvez imaginer combien de livres, à cet âge, Flora avait déjà lus ! Combien d’étagères d’univers, elle avait parcourues ! En l’espace de six années, à raison de trois livres par semaine, sachant que le rythme de lecture de Flora s’était accéléré avec le temps, elle avait visité des dizaines de contrées, avait découvert de multiples auteurs, français comme étrangers, rencontré des centaines de personnages qui lui servaient tantôt de modèles, tantôt d’anti-modèles. Quelle héroïne devenir dans ma vie ? se demandait-elle déjà, à l’âge de neuf ans. Flora était transportée par tout ce qu’elle lisait. Toutes ces histoires, heureuses comme malheureuses, lui enseignaient comment marcher dans sa propre vie : ses livres étaient ses enseignants. Car sa mère ne lui parlait pas. Entre Flora et sa mère : pas un mot prononcé, rien que la grande bibliothèque. Rien que les livres, le papier, son odeur et la profondeur des histoires archivées. La pauvre femme était devenue muette le jour de la naissance de son unique enfant. Les médecins n’avaient pas su expliquer pourquoi en devenant mère, elle avait soudain perdu l’usage de la parole. Flora n’avait donc jamais entendu le son de la voix maternelle, excepté peut-être quand elle était dans son ventre… Depuis son plus jeune âge, Flora aimait à penser que sa maman, avant ce moment fatidique de l’accouchement, avait eu une voix douce et mélodieuse, tendre comme du coton et précise comme des gouttes de pluie qui tombent sur le pavé. Ainsi, quand la petite fille lisait dans sa tête, elle entendait une voix enveloppante et se disait que c’était la voix de sa mère qui lisait pour elle. C’est pourquoi Flora ne lisait presque jamais à voix haute. Elle préférait lire dans sa tête pour entendre murmurer cette voix venue d’ailleurs…

Après avoir soufflé les treize bougies du succulent gâteau aux amandes que sa mère avait fait pour elle, Flora vit sa mère applaudir, un léger sourire sur le visage, puis elle la regarda couper deux belles parts, et toutes deux mangèrent le gâteau, en silence. Après la dernière bouchée de Flora, un regard suffit, la mère prit la main de la fille pour l’emmener dans leur grande bibliothèque. D’un signe, elle indiqua l’échelle à Flora qui, sans mot dire, plaça celle-ci de sorte que le haut de l’échelle arrive pile au niveau du livre.

 

Flora monte un à un les barreaux de l’échelle…

Tout en haut.

Le livre est là.

C’est le dernier de la dernière étagère.

Le voici dans ses mains.

Un temps.

Regard de la fille vers le bas. Vers la mère.

La mère acquiesce.

Flora descend, une main sur le bois de l’échelle,

L’autre tenant le livre,

Le livre sur son cœur.

Flora est en bas, aux côtés de sa mère.

Celle-ci la regarde sans cligner des yeux, intensément.

Elle pose sa main sur l’épaule de sa fille, puis ramène sa main sur son cœur, se retourne et quitte la bibliothèque.

 

Flora est seule à présent. La couverture en cuir bleu sombre, poinçonnée de dorures, ressemble à un coffre-fort qui attire la jeune fille et l’effraie tout à la fois. Que contient ce livre qu’elle n’avait pas le droit de lire jusqu’à aujourd’hui ? Pourquoi aujourd’hui, le jour de ses treize ans ? Pourquoi lors de cet anniversaire-là, tout particulièrement ? Trop de questions se bousculent dans sa tête. Elle va pour s’asseoir dans le grand canapé bleu douillet où elle a l’habitude de lire et elle ouvre la couverture du livre. Elle tourne une page blanche et tombe sur une autre page blanche. Elle tourne de nouveau, mais c’est encore une page blanche. Pas de titre. Pas de nom d’auteur. Elle tourne la page : le texte commence.

 

*

 

Elle va pieds nus et le pavé ne blessera pas sa chair habituée à courir les ruelles humides du village. D’une enjambée légère, elle évite le ruisseau de boue qui grandit parfois quand les dieux de la pluie ont jugé bon de célébrer le règne Escargot. Sa peau ruisselle de sueur. Elle marche, mais tout à l’heure elle courait. Elle a couru longtemps. À présent qu’elle est entrée dans le village, plus personne ne peut soupçonner ce qu’elle vient de vivre. Les pavés sous ses pieds ressemble à un damier irrégulier où chaque carré est une touche de machine à écrire. Flora voit le sol ainsi, tandis qu’elle sautille d’une touche à l’autre, manquant de se tordre la cheville entre deux mots écrits par ses gambettes encore tachées de boue sèche. Elle marche dans les rues cabossées du village, comme si elle écrivait sur le pavé. C’est ici qu’elle est née. Tout le monde à Agua-Les-Fontaines s’interroge sur les pérégrinations de la fillette, mais qui sait si un jour quelqu’un pourra élucider le mystère de sa vie ? Les Aguafontains ont su, quand sa mère l’a mise au monde, que Flora avait un don que le monde ne pouvait pas encore nommé, car le monde était encore trop jeune pour en saisir l’utilité. Sa mère vivait seule depuis fort longtemps car son mari, l’amour de sa vie, était mort un mois après qu’elle avait appris qu’elle donnerait bientôt la vie. Son deuil était à la fois lourd et doux, car elle savait qu’elle portait en elle le plus beau legs de cet amour infini. Dès le début de sa grossesse, la mère annonça à tout le village qu’elle accoucherait seule, dans sa grande baignoire bleue. Elle déclara aussi qu’elle souhaitait baptiser son enfant du prénom de Flora, et elle demanda qu’on lui promette de dire son prénom à l’enfant. Les Aguafontains n’avaient pas compris le sens de cette phrase : « Promettez-moi de dire son prénom à l’enfant. » Ainsi, la petite Flora vint au monde, discrètement, glissant du milieu utérin au monde des eaux du bain, comme sa mère l’avait prédit. Elle nagea sous l’eau, pendant quelques secondes, entre les mains de sa maman, avant de remonter à la surface de l’eau, inspirant l’air du monde pour la première fois. La mère la prit dans ses bras et la berça pendant un long moment. Le lendemain de la naissance, une voisine vint rendre visite à la mère et découvrit le bébé dans ses bras. La mère était allongée sur le grand canapé bleu de sa bibliothèque et elle donnait le sein à la nouvelle-née. C’est comme si elles avaient siégé toutes deux, là, depuis toujours. La voisine était tombée stupéfaite devant un si beau tableau. Quand elle commença à poser des questions à la mère, elle fut prise de stupeur : la mère était incapable de sortir un seul mot de sa bouche. Elle avait perdu l’usage de la parole : l’enfant tétait et la mère, et la mère ne pouvait plus parler. Choquée, la voisine alla raconter l’histoire à tous les habitants d’Agua-Les-Fontaines. Alors on vint rendre visite à la mère et l’enfant. On comprit bientôt qu’on n’entendrait plus jamais la voix de la mère. On fut un peu triste, mais on se consola car, disait-on, grâce au silence, l’amour maternel était encore plus palpable. Tandis que dans les rues du village, la vie menait toujours son train de rumeurs et bavardages qui ne mènent jamais plus loin que la répétition des mêmes chimères, au moins, dans la maison de Flora et de sa mère, on pouvait venir se ressourcer aux racines de ce qui n’a pas besoin d’être dit pour exister. L’amour infini de la mère pour son enfant irradiait. On entrait et on sentait. C’est ainsi que fut désormais vénérée l’histoire de la naissance de Flora. Les années passant, certains Aguafontains n’avaient pas pu s’empêcher de prendre la parole et de s’approcher de la petite fille pour lui raconter et lui commenter l’histoire de sa venue au monde. Mais l’enfant sentait bien que tous ces points de vue miroitants formaient un kaléidoscope de la vérité et qu’il ne lui serait d’aucun secours de se raccrocher à l’un ou l’autre de ces discours pour comprendre l’origine de sa vie. Écouter les autres certes, mais préférer la vérité du silence maternel.

Quand Flora commença à apprendre à lire et à écrire, ce fut une révélation. Les Aguafontains aussi savaient que l’enfant remplissait des dizaines de carnets avec son stylo plume à encre noire. Ils la voyaient écrire, assise sur le banc près de la fontaine et Flora écrivait même en marchant ! Elle arpentait le pavé du village, du nord au sud et de l’est à l’ouest, Flora l’Aguafontaine, l’enfant du pays, l’enfant de la maman muette, Flora, celle qui marche et qui écrit comme elle respire. Dans ses cahiers, Flora écrivait dans une langue inédite, inconnue, encore indéchiffrée, une langue qui n’a rien à voir avec le français, le latin ou le grec, ni aucune langue du monde : c’est Maître Martin, le maître d’école d’Agua-Les-Fontaines qui le déclara. Un jour que Flora marchait d’un pas rapide en direction de la forêt et qu’elle laissa tomber par mégarde une page volante de son carnet, Maître Martin, le linguiste polyglotte ayant voyagé dans tous les continents, jeta un œil aux quelques lignes gribouillées au stylo plume. Il comprit qu’il se trouvait devant un spécimen alphabétique d’un genre totalement nouveau. Impossible de décrypter quoi que ce soit dans les lignes calligraphiées par la petite Flora. Il rendit la page à l’enfant et Maître Martin décrivit plus tard cette écriture extraordinaire comme un mélange entre idéogrammes, écriture cunéiforme et symboles de runes. Cette découverte déstabilisante fit l’effet d’un coup de tonnerre dans son cerveau d’érudit. Eh oui, déclara-t-il la semaine suivante au conseil d’école, le mystère du don de Flora faisait bel et bien partie de « l’Inexplicable de la vie ». Depuis ce jour, plus personne n’essaya de résoudre ni de commenter les allées et venues de l’enfant entre la forêt et le village, ainsi que cette frénésie d’écriture incompréhensible. Les villageois cessèrent de parler de ce qu’ils ne pouvaient guère comprendre. Comme il arrive souvent dans l’histoire des humains, leur monde n’était pas prêt à faire connaissance avec le sens de ce mystère. Flora est née à Agua-Les-Fontaines, elle a grandi dans une des plus vieilles bâtisses médiévales du village, et aujourd’hui elle fête tout juste ses treize ans. Au moment où je vous parle d’elle, Flora sort son petit carnet à spirales de la poche de sa jupe à carreau et elle note sa calligraphie, une série de signes et de symboles. Je vois, cela ressemble à un tortillon d’ondes, de spirales, d’ellipses entrecoupées de points ici-et-là, de virgules ou accents, le tout tantôt rectiligne, tantôt en courbe vers le bas. Après un temps de recueillement le visage tourné vers le soleil, Flora ouvre ses yeux couleur or, lance un sourire à la fontaine puis s’en approche. Il est midi pile au moment où nous assistons à cette scène. Elle a pile treize ans. Elle passe sa main sous le jet d’eau fraîche. Tout à l’heure elle rentrera à la maison pour rejoindre sa mère et manger le gâteau que celle-ci a préparé pour elle. Aujourd’hui, dans la forêt nommée Mirabilia, pour son anniversaire, elle a reçu un message qu’elle-même a encore du mal à comprendre et retranscrire sur le papier. La phrase qu’elle vient d’écrire est la relique de ce message sacré. Dans la forêt, elle a suivi un petit chemin de terre encore mouillé par la bruine du matin, elle a pataugé dans des flaques de boue car elle adore voir ses jambes et ses pieds devenir marron, puis sentir la boue sécher sur sa peau, se craqueler et tomber par petits bouts. Cela lui donne l’impression de devenir Lézard ou Serpent qui mue. Tout à l’heure, alors qu’elle s’enfonçait dans la forêt à travers des sentiers de moins en moins dessinés par les pas des marcheurs l’ayant précédée, quelques gouttes de pluie se sont mises à tomber. Des gouttes de pluie régulières, précises, dont le clapotis créait une mélodie bien rythmée. Pour Flora, la pluie n’est pas une ennemie, bien au contraire, puisqu’elle se sert de l’eau de pluie pour diluer la couleur dense de l’encre noire de son stylo. Elle décroche de son ceinturon une petite bourse d’où elle sort une fiole à moitié remplie d’encre. Sitôt le bouchon de liège ôté, Flora offre la fiole au ciel et recueille quelques gouttes de pluie. La potion de pluie a rempli le flacon. La fiole a retrouvé son étui dans le ceinturon. Flora reprend sa marche. Elle semble savoir où elle va, ou alors on dirait qu’elle se laisse guider par quelque chose de plus grand qu’elle. Elle s’enfonce de plus en plus dans la forêt, ses souliers bleus claques dans les flaques glissantes. Elle serait tombée si elle ne s’était pas rattrapée à l’écorce rugueuse et gluante d’un grand tronc d’arbre. La sève colle entre ses doigts, Flora accélère le pas. Des gouttes de boue giclent sur ses chevilles et ses mollets. Elle essuie ses mains sur le tissu de son corsage fleuri. Ni la pluie ni la sève ne sont ses ennemies. Flora est une fleur parmi la fleurs de la forêt Mirabilia. Soudain, elle s’arrête tout net. Elle se tient droite, digne, les yeux d’or écarquillés devant quelque chose de plus grand qu’elle. Un rocher. Il est sculptural. Sa couleur miroite entre le gris anthracite, le noir et l’argenté. Il y a de la mousse verte qui fait corps avec le rocher. Flora touche cette mousse délicate puis ses doigts continuent leur chemin sur la roche tantôt lisse, tantôt grumeleuse. Flora fait le tour de cet immense rocher qui trône au milieu de la clairière. Il est seul, au milieu de ce cercle d’arbres robustes. Qui des arbres ou du rocher est le plus vieux ? C’est alors que Flora entend une voix qu’elle seule peut entendre : « J’ai une mémoire…» Qui parle ? Elle continue de contourner le rocher tout en le caressant, entre mousse, lichen et angles saillants de la pierre. Quelle union merveilleuse, la plante et la pierre, ensemble ! Puis finalement, Flora arrive à un endroit dénotant du reste. Là où la roche se fend vers le bas de l’édifice, là où la pierre rencontre la terre. Oui, il y a bien une brèche dans la roche, Flora a fléchi les genoux pour mieux voir ce qui l’appelle : un filet d’eau ruisselle depuis cette fente qui ne fait même pas un millimètre. « J’ai une mémoire… », reprend la voix. Les doigts de Flora effleurent cette eau. Une eau chaude qui régénère et réchauffe le corps tout entier de la jeune fille ! C’est comme un flux, un fluide qui pénètre par ses doigts et s’infiltre dans toutes les fibres de son être, allumant une flamme dans toutes les cellules de son corps. Flora ferme les yeux, elle s’assoit au pied du rocher, tout près de cette source qui frémit avec tant de délicatesse et tant de force. Sa tête se penche sur la roche. Puis elle s’endort. « J’ai une mémoire.. » Est-ce l’eau qui parle ? On dirait la voix de sa mère… L’eau a choisi de parler à Flora aujourd’hui car c’est son anniversaire ; Flora fête ses treize printemps, treize flux de vie qui en annoncent d’autres à venir. Après quelques instants, lorsqu’elle se réveille, elle se lève, encore étourdie de sommeil, et poursuit sa marche en suivant le filet d’eau qui dessine un chemin, tel un serpent d’eau d’où de fines particules de vapeur d’eau s’élèvent pour indiquer l’itinéraire. Tout à coup, Flora entend de nouveau cette voix qui résonne à l’intérieur d’elle-même : « Sais-tu que j’ai une mémoire ? C’est aussi la tienne. » Flora accélère sa marche qui se transforme en une course folle à travers le zigzag des arbres et des arbustes de la forêt de plus en plus dense. Le rocher de la clairière est maintenant loin, Flora transpire dans ses enjambées qu’elle ne contrôle plus et qui l’emmène quelque part, mais où ? Son cœur bat la chamade, scandant un tempo qui vient accompagner la mélodie de cette chanson qui résonne dans tout son corps : « J’ai une mémoire, j’ai une mémoire, j’ai une mémoire… ». Mais qu’est-ce à présent ? Devant elle : un étang. Elle s’est arrêtée. Elle observe cet étang qu’elle n’avait jamais vu auparavant. Il reflète le ciel bleu et ses nuages cotonneux. Parfois, ceux-ci se brouillent car une bulle sort de l’eau et distord par ses ondes le dessin du ciel dans l’eau. Flora écoute le silence qui règne dans cette partie de la forêt. Puis elle sort son carnet et son stylo plume et elle note quelques idéogrammes qui coulent sous sa plume. Le message se dépose sur le papier en symboles encore occultes pour elle, mais elle sait qu’un jour ils deviendront fondamentaux pour le sens de sa vie. Quelle est cette voix qui dicte tout à Flora ? C’est alors que les dieux de la pluie font s’abattre des torrents d’eau glacée sur les épaules de l’enfant qui reste dans la même position, sans sourciller. Les gouttes de pluie diluviennes se mêlent à l’encre noire sur le carnet, métamorphosant toute la calligraphie de Flora en une tout autre symbolique encore. Mais elle continue d’écrire, jouant avec cette union entre l’encre chaude, la pluie du déluge et le papier qui ramollit. Et le tout forme un nouvel alphabet, une nouvelle écriture. Quand Flora est arrivée au bas de la page, elle referme son carnet humide, le range dans sa poche, pose à nouveau son regard sur la surface de l’étang. Le miroir du ciel est devenu une plaque d’or ensoleillée. La pluie a cessé sans qu’elle s’en rende compte, c’est alors que la voix murmure à nouveau à son oreille : « Ma mémoire est dans ta plume. »

 

Flora ne sait comment elle est rentrée chez elle. Comme sous hypnose, elle a volé, telle une étoile filante, pour rejoindre le village et sa maison. La mère a fait un succulent gâteau aux amandes pour l’anniversaire de sa fille. Flora vient de souffler ses treize bougies, sa mère applaudit, un sourire sur le visage. La mère coupe deux belles parts, l’une pour sa fille, l’autre pour elle. Toutes deux savourent chaque bouchée en silence. Puis après la dernière bouchée de Flora, la mère prend la main de sa fille et lentement, elle l’emmène dans la grande bibliothèque. D’un signe, elle indique l’échelle. Flora comprend et monte un à un les barreaux, toujours plus haut. Dernière étagère : le livre est là. Le voici entre ses mains. Pour la première fois. Un temps. Un regard vers le bas, vers sa mère qui acquiesce. Alors Flora descend, une main sur le bois de l’échelle, l’autre tenant le livre, le livre sur son cœur. Flora est en bas. Aux côtés de sa mère qui la regarde sans cligner des yeux, intensément. La mère pose une main sur l’épaule de sa fille, la ramène sur son coeur puis se retourne et quitte la bibliothèque. Flora est seule à présent. La couverture en cuir bleu sombre, poinçonné de dorures, ressemble à un coffre-fort qui l’attire et l’effraie à la fois. Que contient ce livre qu’elle n’avait pas le droit de lire jusqu’à aujourd’hui ?  Pourquoi aujourd’hui, le jour de ses treize ans ? Pourquoi lors de cet anniversaire-là, tout particulièrement ? Trop de questions se bousculent dans sa tête. Elle va pour s’asseoir dans le grand canapé bleu douillet où elle a l’habitude de lire. Et elle ouvre la couverture du livre, tourne une page et tombe sur une page blanche. Elle tourne de nouveau, mais c’est encore une page blanche. Puis une autre page blanche, et encore une autre… Le livre est vide, toutes les pages sont vierges. Flora lève les yeux vers le bureau près de la bibliothèque. Elle voit la plume, elle voit l’encrier. 

 

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