La vie est fractale
On 4 March 2020 | 0 Comments | Non classé |

 

IMPORTANT : ces chapitres sont écrits par Nirina Ralantoaritsimba © en écriture automatique, ou quasi ! C’est-à-dire au fil de la plume, en improvisation, sans réfléchir ni préméditer…

 

CHAPITRE I

De la chose au mot et du mot à la chose

 

Depuis mon enfance, je suis fascinée par l’objet nommé kaléidoscope.

Je me souviens de la première fois que j’ai eu entre mes mains ce tube cartonné.

Qu’était-ce ? Un rouleau de sopalin qu’on a décoré d’un papier peint fleuri ?

Je le prends. Il est un peu lourd pour un simple rouleau de sopalin déguisé. Mais qu’entends-je ?

On dirait qu’il y a quelque chose là-dedans ?

Oh mais en fait, c’est une boîte ! Une longue boîte en forme de long cylindre !

Je retourne l’objet.Regarde d’un côté, de l’autre du tube. Il n’y a pas d’ouverture, la boîte est fermée. Alors c’est une percussion peut-être.

On dirait une vitre ou un plastique transparent d’un côté du cylindre. De l’autre, un plastique noir laisse apparaître en son centre un tout petit trou.

On me dit de regarder par ce trou. Je ne sais plus qui me dit cela. Est-ce la vendeuse d’un magasin de jouets ? Ou un copain, chez lui à son anniversaire, on est dans sa chambre avec d’autres et je regarde ses jeux posés sur une des étagères ?

Est-ce David mon ami d’enfance qui m’a fait découvrir mon premier kaléidoscope ? Peut-être David oui. Peut-être pas… Peut-être la vendeuse de magasin ? Où, quand, comment ? Ma mémoire ne l’a pas retenu. Mais ce dont je me souviens, c’est cette sensation extraordinaire, lorsque j’ai vu pour la première fois la forme créée par un tube pourtant si ordinaire ! Un monde à part, un monde coloré à souhait, moi qui suis déjà amoureuse de la « multicolorité » (mot inventé hic et nunc). Un monde en forme de fleur au singulier ou au pluriel, un monde en rosace (je ne connaissais pas ce mot à l’époque), un monde où la symétrie est partout et nulle part, un monde avec de la brillance, des paillettes, des choses indéfinissables, des formes inconnues, le tout formant une harmonie.

Oui, le kaléidoscope formait l’Harmonie.

Je la voyais de mon œil candide d’enfant, à travers le trou de la serrure. Comme un beau secret dévoilé. Le secret d’une harmonie cachée dans un objet si anodin. Le cylindre. Le prétendu rouleau de sopalin.

-Fais-le tourner, tu vas voir, ça bouge !

-Comment ça, tourner ?

Et mon initiateur de prendre la longue-vue magique et de me montrer en regardant lui-même dedans, tout en faisant tourner l’instrument tubulaire entre ses mains.

-Tu vas voir, ça fait changer le dessin !

À mon tour.

Émerveillement de découvrir le motif beau et indescriptible bouger sous mon œil en émoi, ce tableau vivant et abstrait qui se métamorphose sous mes yeux. Il change, mais son sens de la symétrie, de l’harmonie, de l’équilibre des formes et des couleurs, cela ne change pas.

-Mais comment ça marche ?! Qu’est-ce que c’est ?

Je quitte mon œil du trou qui mène vers l’Harmonie.

-On dirait qu’il y a des perles dedans, des petits jouets, des petites choses ? C’est quoi ?

-C’est un kaléidoscope.

Et voilà que ce mot étrange entre dans mon vocabulaire alors que je n’ai pas 10 ans. En écoutant ces cinq syllabes, un autre monde, plus vaste encore que celui des objets, s’ouvre à moi : la chose est extraordinaire… et le mot, alors !

« KA-LÉ-I-DO-SCOPE »

Ces syllabes claquent à mon oreille. On pourrait faire de la musique avec, ce tube est un instrument à percussion.

Je veux plonger dans le mandala mouvant et impermanent qui s’y niche (à l’époque, je ne connais pas le mot « mandala » mais je le dis là).

À répétition, je m’amuse à secouer le kaléidoscope et à mettre mon œil dans la lucarne pour découvrir le monde improvisé et chaque fois unique qui s’y crée, après chaque nouveau mouvement.

Qui a inventé un objet aussi fabuleux, aussi créatif ?

Je reste un instant, plus longtemps, à l’intérieur. Je veux comprendre.

… Miroirs. Il y a des miroirs à l’intérieur.

Ça se reflète, ça se symétrise, tout bouge et tout se reflète, combien de fois ?

Ce qui crée la beauté, c’est le miroir.

Je me souviens de ma sensation quand enfin je comprends des coulisses de cette harmonie.

KALÉIDOSCOPE

MIROIRS

Il est des mots comme des gens, dans nos vies, qui passent… et on ne les remarque pas la première fois…. Puis ils repassent et… on ne les remarque peut-être toujours pas. Et puis un jour, on ne sait pourquoi, notre œil est frappé par leur présence, leur existence. Et ce jour-là, ça y est : on rencontre ces gens, on rencontre ces mots. Alors qu’ils avaient toujours été dans les parages. Le Kairos m’attendait.

DIGRESSION

Kairos, mot grec signifiant « le moment opportun », m’accompagne depuis mes années de prépa en Lettres Classiques. J’en parlerai plus amplement un autre jour, mais sachez que le latin et le grec sont mes deux grands compagnons de vie. Pourquoi ? Parce qu’ils décryptent la langue française pour moi. Je ne cesserai d’y recourir pour expliquer ma pensée, soyez prêts…

RETOUR

En octobre 2013, j’ai enfin daigné prêter attention à un mot qui pourtant tournait autour de moi depuis longtemps. Où et comment eut lieu la rencontre tant attendue ? C’était à Paris, dans une librairie Gibert sur les Quais près de la Cathédrale Notre-Dame. J’ai trouvé un livre et je l’ai acheté car le titre m’attirait. Les hasards nécessaires, Le rôle des coïncidences dans les rencontres qui nous transforment, de Jean-François Vézina (Les Éditions de l’Homme, 2001).

277 pages en édition Pocket. C’est à la page 136 que je l’ai rencontré.

Le mot « fractale ».

 

Nirina Ralantoaritsimba, Bordeaux, Mercredi 11 Mars 2020

 

… Suite au prochain chapitre !

***

 

CHAPITRE II

De la “fractale” au coronavirus

Que lis-je dans ce chapitre qui m’ouvre les portes d’une compréhension du monde de mon enfance (beaucoup de compléments du nom par ici…) ?

 

“Les premières images du chaos : les fractales

Une fractale est une tentative de symboliser l’ordre qui émerge du chaos. Il s’agit d’une forme géométrique qui possède une invariance d’échelle, c’est-à-dire que l’on peut retrouver la totalité de sa forme peu importe à quelle échelle on observe la figure. Elle illustre le fait que les phénomènes de la vie se répètent continuellement à des niveaux différents.

Le mot fractale a été forgée par Benoît Mandelbrot alors qu’il était mathématicien au département de recherche de IBM.

Un après-midi de l’hiver 1975, conscient de l’émergence de courants parallèles en physique, et travaillant à la rédaction de son premier grand livre, il décida qu’il lui fallait trouver un nom à ses formes, ses dimensions, et sa géométrie. Son fils était rentré de l’école, et Mandelbrot feuilletait par hasard son dictionnaire de latin. Il tomba sur l’adjectif fractus, du verbe frangere, briser. La résonance entre deux termes voisins dans l’anglais primitif – fracture et fraction – semblait appropriée. Mandelbrot forgea le mot (nom et adjectif, anglais et français) fractal.”

À la page 136 de son livre, Jean-François Vézina cite ici James Gleick, dans son ouvrage La théorie du chaos. Grâce à ce mot inventé presque l’année de ma naissance, je pouvais toucher du doigt, de la langue et de l’esprit, ce que j’avais découvert pour la première fois dans mon enfance, dans l’objet kaléidoscope ! Il prend son temps, le temps de l’apprentissage, de la connaissance, de la conscience des choses… Le temps que les mots émergent et viennent à notre rencontre. Du kaléidoscope à la fractale, il s’était écoulé une trentaine d’années dans ma petite vie. Cette vie allait prendre une nouvelle tournure car j’avais le mot, j’avais l’outil, la ressource pour décliner la chose et la célébrer. C’est ainsi que j’ai commencé à jouer et fractaliser à l’envi ! En 2013, grâce à mon smartphone (c’était la première fois que j’avais un iphone en fonction, j’étais bien en retard, n’est-ce pas ?) et l’application instagram + layout, je m’amusais à recomposer mes photos en miroir, miroir de miroir, symétrie et symétrie de symétrie, rotation et réflexion. Quel artisanat, quel jeu, quelle joie ! Une série de créations photographiques sont nées. Je vous en donne quelques échantillons ici.

Puis vers 2016, ce fut le tour des pastels colorés, à être retravaillés et recomposés en “fractales kaléidoscopiques”. Peut-on formuler cette expression ? Redondance ? Plénoasme ? Tautologie ? Allez, j’ose, en ces temps de contagion, je ne risque plus grand-chose…

Fractales, répétition du même dans le même à une autre échelle. Et le coronavirus répond-il a ce système fractal ? Car j’ai l’impression qu’il prolifère et suscite la peur chez certains, le déni chez d’autres. Où est-ce que je me situe dans ces myriades d’interprétation ? J’ai cette docilité en moi, ce côté élève bien scolaire : on me dit de me confiner, je me confine. Après avoir pesé la situation tout de même. Que veut dire le mot contagieux ? Adjectif issu du substantif contagion. Que dit le TLF ?

Je copie-colle quelques paragraphes éloquents de l’article du TLF :

CONTAGION, subst. fém.
A. MÉDECINE
1. Transmission d’une maladie d’une personne à une autre. Contagion directe ou indirecte; contagion médiate ou immédiate.

SYNT. La contagion des oreillons; la crainte de la contagion; un agent, un foyer, un mode, des risques de contagion; la contagion menace, gagne, se communique, s’étend, se répand; échapper, résister, s’exposer à la contagion; lutter, se prémunir contre la contagion; être sujet à la contagion; être à l’abri de la contagion; être atteint par la contagion.

2. P. méton. Maladie contagieuse, épidémie. Les ravages de la contagion; être emporté par la contagion.
3. P. ext. Transmission par mimétisme, d’une réaction, d’un comportement. La contagion du bâillement, du rire, des larmes. Pleurer, rire par contagion.
4. PSYCH. Contagion mentale. Transmission d’une idée ou d’un ensemble d’idées délirantes à une ou plusieurs autres personnes. Contagion nerveuse, névropathique

SYNT. La contagion collectiveLa contagion générale, démente. La contagion des colères rassemblées.
B. Au fig., p. anal. Transmission de toute chose bonne ou mauvaise par fréquentation, influence, imitation. Un amour de contagion. Un amour inspiré par contagion.
SYNT. Les forces, les phénomènes de contagion; le pouvoir, la vertu de contagion; se communiquer, se répandre par contagion ou comme une contagion; agir, émouvoir, haïr par contagion.

SYNT. a) La contagion des affections, de l’amour, de la tristesse, de l’angoisse, de l’ennui. b) La contagion de la franchise, de la foi, de la haine, du mystère, de la paix, de la sérénité, du vice. c) La contagion de l’erreur, des idées, des préjugés, de la sottise; la contagion du libéralisme, du positivisme.
b) [En parlant d’une attitude, d’un comportement, d’un intérêt pour qqc.] Une contagion de partage.
SYNT. Une contagion d’activité, de commérages, de silence, de suicide; la contagion du cigare, de la mode, du style; la contagion d’architecture.
 Dans le domaine de l’art. Inspiration. Il y eut (…) dès le premier tiers du siècle XVIIIe, une sculpture aux formes entortillées, modelé tourmenté, par contagion de la rocaille.

SYNT. La contagion de l’âme, de l’atmosphère, des villes; la contagion de la Cour, du trône.
 Au plur. Dangers. Les contagions de son temps.
P. méton. Influence, effet.

Ce que je sais, ce que je sens, c’est que le virus est plus universaliste que nous. Il nous donne l’exemple de l’amour inconditionnel et sans frontières. La guerre n’existe pas pour lui. Il embrasse tous.

 

Nirina Ralantoaritsimba, Bordeaux, Mercredi 18 Mars 2020

 

… Suite au prochain chapitre !

***

CHAPITRE III

Du coronavirus au jasmin coupé

Avant-hier ou était-ce avant avant-hier ? Ou le jour d’avant, je ne sais plus. Je perds la notion du temps. Pas vous ? Enfin, toujours est-il que j’ai expérimenté pour la énième fois la preuve de la fractale à l’oeuvre dans tous les actes de ma vie. J’ignore si ma pensée crée ma vie et si à force de répéter cette équation fractale, je l’ai mise dans mon expérience quotidienne… Ou si, à l’inverse, c’est une loi qui préside à ma vie qui ne fait qu’y répondre par respect pour la loi naturelle… Peut-être qu’après lecture de ce chapitre, vous irez chercher dans vos vies à vous les traces fractales et vous m’apporterez peut-être du grain à moudre pour confirmer ou infirmer ce que je vois dans le laboratoire de ma propre vie.

Faisons cette expérience tous ensemble, voulez-vous ?

Chacun chez soi, confiné ou pas, isolé ou pas, ensemble ou pas, masqué ou pas. Tout est déjà là, puisque nous sommes vivants (enfin, je crois ?) pour observer cette possible loi de la fractalité.

Je reviens donc à mon expérience.

À l’origine, comme pour nombre d’épisodes de ma vie, ce qui m’arriva n’était pas censé être une “expérience”. Mais c’en est devenue une. Voici comment.

Dans notre jardinet, grimpe un jasmin au coin de deux murs. Fleuri au printemps, exhalant son parfum pour notre plus grand bonheur, il est là, croissant dans son recoin, montant jusqu’au toit, se faufilant sous la gouttière, c’est impressionnant. Une invasion diraient certains, une beauté organique diraient d’autres. Il y a un ou deux jours, mon compagnon de vie et moi nous sommes attelés à nettoyer notre jardinet pour éclaircir l’espace et contribuer, à notre échelle, à ce grand ménage printanier que le coronachose nous offre de faire collectivement, à l’échelle de la planète. On entendait un aspirateur chez des voisins, des tondeuses chez d’autres voisins, des coups de balais un peu plus loin, des coups de sécateurs, des coups de marteau juste à côté, bref tout ce qui à l’oreille sonne comme un nettoyage global, national, mondial. Une envie planétaire de décrasser, nettoyer, purifier. “Éclaircir”. C’est le verbe qui sonne le mieux, qui sonna le mieux lorsque je me proposais, avec mon petit sécateur à moi, de couper les plantes qui avaient grandi de manière chaotique dans notre jardinet. “Chaotique” ? Qu’est-ce qui me faisait employer ce mot ? La nature, quand elle est laissée libre, se déploie partout, sans frein, contournant tel mur, enroulant tel tronc. Elle rampe par terre, cherchant les coins ensoleillés, elle avance, avance, sans cesse… Notre jardinet était devenu une jungle. Pourquoi couper court à la “jungle”. C’est une idée de citadine, ça. Oui, j’en suis une apparemment. Mon jardinet : un pot pourri de toutes sortes de branches infinies, se superposant aux plantes qui “étouffent” (verbe anthropomorphique et centrique ?) car elles n’ont pas la force de faire leur place. Qui “gagne” dans cette croissance naturelle de Dame Nature ?

Je ne saurai répondre, je n’ai même pas envie de répondre à la question, tant je vois que mon vocabulaire impose déjà sa triste réponse.

En tout cas, dopée à l’envie du grand nettoyage de printemps, disais-je, je suis partie en mission étayage voire guillotine. J’ai donc coupé les lianes de passiflore qui étouffaient le tronc de notre mûrier platane, bravo ! J’ai tout coupé, fière, que dis-je ? satisfaite de faire de la place et d’éclaircir et simplifier l’espace. Ironie du sort : c’était moi, un an plus tôt, qui avait eu la riche idée de l’entourer d’une seule et unique petite liane de passiflore venue d’un petit pot de Jardiland, que j’avais placé au pied de mon arbre. Je me souviens de ma fierté à l’époque : “Oh ! J’ai créé une couronne, un beau collier de passiflore pour notre bel arbre !”… Un an plus tard, je décrète que la passiflore a trop pullulé et qu’elle est allée trop loin au point d’étouffer l’arbre. Allez, on coupe, on sépare ! Radical. Bon, je ne vais pas jusqu’à enlever les racines de passiflore quand même, pensé-je. Non. Mais je dégage le tronc de la guirlande présomptueuse et envahissante. Je libère l’arbre. De toute façon, je sais la passiflore assez coriace pour continuer à exister malgré tout et repousser sans qu’on lui en donne l’autorisation. Mais avec modération s’il vous plaît !

Après l’opération élagage de passiflore, tiens, je me prends d’une envie d’élaguer le jasmin qui, de son côté, colonise le recoin de notre façade. Prise d’un élan enthousiaste, avec mon petit sécateur qui coupe si bien, si efficacement, me voilà en train de couper des branches de jasmin, à un mètre du sol. Pour continuer à “éclaircir”. Et que je te coupe, Crac, et que je te coupe, Croc ! C’est thérapeutique, dis-donc ! Je ne suis jamais allée aussi vite. Je suis d’une efficacité ! Et mon compagnon, qui nettoyait le potager de son côté me rejoint, au milieu de ma tâche. Zélée, je lui montre le travail. Il ouvre grand la bouche en voyant mon ouvrage, arrêt sur image. Un temps. Une parole sort finalement de sa bouche.

-Mais qu’est-ce que tu fais ?

-Ben j’élague ! On a dit qu’on nettoyait le jardin.

Sauf que là, je suis allée trop loin. Malentendu. Mon compagnon pensait que j’allais faire une petite coupe de rafraîchissement pour notre jasmin grimpant. Comme lorsqu’on va chez le coiffeur, nous autres humains aux cheveux longs, pour que le coiffeur vous coupe les pointes ! Eh là, gros malentendu : en fait, sans crier gare, le coiffeur vous fait la boule à zéro !!! Non !!! C’était juste “couper les pointes”, pas “raser tout !!!!”

        

L’aveu est posé : j’ai abusé de l’expression Grand-Ménage-de-Printemps-en-Temps-de-Confinement. Sous couvert de vouloir éclaircir l’espace de vie, j’ai décapité notre jasmin grimpant. Que dis-je ? Je ne l’ai pas décapité. Je l’ai dépiédé. Déjambé ? Enfin bref, je lui coupé l’herbe sous le pied. Enfin non c’est pas ça, puisque justement, j’ai laissé le pied, la jambe, le tibia du jasmin ! Mais je l’ai coupé au niveau du genou, on va dire…

Et voilà que depuis deux jours, le haut du corps jasminique se dessèche et est en train de périr sous nos yeux. Un sacré ménage, un sacré élagage. Un ménage un peu excessif. Osons le dire.

Preuve par l’image.

Bientôt la peau sèche du jasmin se désquamera complètement et elle quittera le mur pour de bon. Plus de jasmin. Fini ! Plus de mur végétal. Comme je n’ai pas non plus tiré la racine du sol, puisque les tiges demeurent, bien ancrées dans la terre… puisque  j’ai laissé le pied intact (bon, je ne vais pas me féliciter non plus mais cela me rassure quand même), ce beau jasmin pourra tout de même recommencer sa course vers les hauteurs du ciel. Mais quand reverrons-nous ce mur vert ?

Seul le temps le dira et il faudra être patient. La nature est rapide pour croître, mais tout de même. Mon sécateur a été plus rapide à tout tuer, que la nature ne prend de temps pour se déployer…

Ce matin, une phrase m’est venue quand j’ai découvert la couleur jaune séchée avançant dans le vert déclinant de ces feuilles.

“Ça sèche, la sève n’a plus de chemin pour irriguer l’ensemble et monter là-haut dans la suite des branches. Le jasmin a perdu ses racines. Le jasmin n’est plus relié à la terre. Quand on n’est plus relié à la terre, on s’assèche et on meurt.”

Ce que j’ai fait au jasmin me parle de lui. En me parlant de lui, il me parle de moi. De moi qui suis fractale de lui et du genre humain tout entier. Le jasmin que j’ai coupé me parle de nous, de nos racines, de notre terre.

Oui, voilà ma preuve en plus, ce matin, que ma vie est fractale :

“les objets fractals peuvent être envisagés comme des structures gigognes en tout point – et pas seulement en un certain nombre de points, les attracteurs de la structure gigogne classique. Cette conception hologigogne (gigogne en tout point) des fractales implique cette définition récursive : un objet fractal est un objet dont chaque élément est aussi un objet fractal (similaire).”

Extrait du livre Le Trésor des paradoxes, Philippe Boulanger et Alain Cohen, Éd. Belin, 2007.

En d’autres termes, la fractale, c’est comme les poupées russes. Le même à l’intérieur du même, à l’intérieur du même, à l’intérieur du même….

Alors quand on entend un message à un niveau de réalité, on peut l’étendre à tous les niveaux, en micro ou macro. Du jasmin à nous. Vous me suivez ?

 

Et vous ? Votre vie est-elle fractale ?

 

Nirina Ralantoaritsimba, Bordeaux, Lundi 23 Mars 2020.

 

Suite au prochain chapitre…

 

***

CHAPITRE IV

Du jasmin coupé à la coupe de cheveux

Hier, mon compagnon s’est transformé en coiffeur. J’imagine que c’est ce qui arrive dans les foyers confinés. Chez les uns, les parents s’improvisent enseignants, chez les autres, l’ordinateur devient l’enseignant, chez d’autres encore, les maris s’improvisent-ils esthéticiens de leur époux ou épouse, les enfants cuisiniers ? Chez moi : ce fut inattendu mais cela eut lieu : mon compagnon médecin devint coiffeur à domicile ! Et voilà ce qui fut coupé.

(photo un peu floue mais le résultat reste visible)

À la différence du jasmin l’autre jour, c’est délibérément que ces pointes furent élaguées. Envie d’une coupe de printemps, envie de rafraîchir cette frimousse, ce cheveu fatiguée, cette allure de prisonnière. Non, j’exagère. Ma tête ne s’est pas à ce point emmurée, depuis ces jours de “confinement” comme on dit. Rien n’a vraiment changé pour moi depuis une semaine. Et c’est bien cela qui est étrange.

Car, en réalité, cela fait presque sept années que je vis en parallèle de la société. En retraite ou pré-retraite, comme je m’amusais à le dire à l’époque, au début, quand j’ai décidé de “me mettre en retrait”, au sens propre et figuré. Mon frère, un jour, avait dit que je m’étais retirée du monde. “Retirée du monde” ? L’expression m’avait blessée quand je l’avais entendue. Car mon geste, mon acte de quitter mon métier, quitter un certain système, pour moi, c’était tout le contraire de “se retirer”. C’était “m’engager” corps et âme dans ce qui était mon véritable socle de valeurs, donc tout sauf me retirer ! Y aller, à fond même, y aller !!! Si j’acceptais le verbe “se retirer”, cela signifiait alors se retirer d’un lieu pour entrer dans un autre correspondant davantage à ce que je voulais porter, représenter, soutenir, alimenter. Mais au fil des années, et surtout aujourd’hui que le monde m’a rejointe dans ma retraite, mon “retirement”, bref, dans ce que le monde appelle “confinement”, je réalise que mon frère avait raison en un sens, dans sa formule : “tu t’es retirée du monde, Nirina”. Je m’étais effectivement retirée pour m’engager autrement. Retirée d’une matrice, d’un système normé d’une certaine façon, retirée d’un logiciel, retirée d’une marche frénétique selon un certain mode d’être, pour tenter d’en créer un autre, logiciel, une autre, matrice, un autre, système. De mon côté. Toute seule. Dans mon coin. Dans mon confinement qui était au fond ma liberté, ma vérité d’être, mon authenticité. Il y a sept années, j’ai coupé les ponts avec un cadre qui pourtant m’ouvrait grand les bras, j’ai coupé les ponts avec une carrière qui paraissait toute tracée, j’ai coupé les ponts avec un monde apparemment ouvert pour certains, mais que je sentais trop fermé pour moi, trop confiné justement pour que je puisse y apporter ma brique et ma singularité.

Le confinement, pour moi, c’était le monde, justement !

Et moi, rempli de cet élan de vie qui n’a jamais quitté la petite fille que j’ai été, en octobre 2013,  je m’en libérais, de ce monde confiné ! J’en sortais.

Car oui, le monde me semblait tellement étroit, tellement irrespirable par tant d’aspects, tellement étouffant. Tellement. Un monde où il m’était impossible d’être moi. De me déployer pleinement.

Adieu monde confiné donc.

Il y a sept années donc, je quittais ce monde confiné pour entrer en liberté.

(je sais, c’est agaçant d’employer ce mot “confiné” partout, hein !)

“Confiné, confiné, confiné, confiné, confiné, confinééééééééé”

HALTE LÀ !

Il y a sept années donc, j’entrais en liberté. Cela signifiait : vivre “à côté” du monde.

Vivre en retrait.

Retrait dans un monde solitairement infini.

J’allais goûter une existence d’un nouveau genre.

 

Hier, mon compagnon m’a coupé les cheveux. Coupe au carré. Tête rafraîchie. Pendant de nombreuses années, c’est ma mère qui était ma coiffeuse. Parfaite coiffeuse. Mais ces jours-ci, ma mère est loin dans son département de notre Hexagone et je préfère ne pas prendre de train pour aller la voir et me faire couper les cheveux par elle au risque de la contaminer du coronachose dont je ne sais pas si je l’ai ou pas ou peut-être. J’irai chez ma coiffeuse personnelle et maternelle la prochaine fois peut-être. Ma coupe au carré fabriquée par mon compagnon qui s’improvise coiffeur est tout à fait satisfaisante. Je me sens renouvelée ! J’ai une pensée triste et coupable pour ce jasmin que j’ai ratiboisé sans qu’il n’ait rien demandé. Et si mon compagnon m’avait coco-rasée sans que je le lui  aie demandé ? Je me serais tue, comme le jasmin, à vrai dire. Personnellement, me retrouver le crâne rasé, cela m’aurait certes un peu surprise, mais je n’en aurais pas fait un foin. Je sais que ça repousse vite, les cheveux. Surtout les miens. Cela me fait penser à tous ces coiffeurs, ces coiffeuses, rencontré.e.s dans ma vie et qui, je me souviens, tâtaient le terrain quand ils/elles me demandaient :

“- Combien je vous coupe ? (me montrant une mèche de 2, 3, 4 cm) Plus ? Moins ? Comme ça ?

– Mais allez-y !”

Et ils vérifiaient, me répétaient la question, coupaient un mini bout de cheveux et je sentais dans leur regard, dans leur voix, leur geste, qu’ils voulaient s’assurer de ne pas en couper trop, de peur que je me plaigne ensuite. Combien de clients se sont plaints ou ont même pleuré d’avoir été trop coupés ? C’est sacré, pour certain.e.s, le cheveu. Pour moi, pas tant que cela. Je me sens assez détachée de mon cheveu. Qu’est-ce que cela dit de moi ? Un jour, une coiffeuse m’a dit que les cheveux représentaient nos racines… Alors, cela signifie-t-il que je sois détachée sur la question de mes racines ? Coupez, allez-y ! Coupez court ou long, je m’en moque ! De toute façon, ça repoussera !

Les racines. Je repense aux racines de ce pauvre jasmin grimpant…

Alors j’imagine un scénario ubuesque. Que se passerait-il si les cheveux ne repoussaient pas ? On aurait droit à une coupe, une seule et unique coupe dans sa vie. À un âge rituel. Allez, imaginons : vous atteignez 33 ans et c’est le jour J, votre anniversaire et c’est la seule et unique coupe de votre vie. Vous aurez donc eu deux têtes dans votre vie : celle où vos cheveux auront poussé jusqu’à vos 33 ans (on ne les coupe jamais pendant cette période, faut voir comment on gère la longueur, les pointes, le mélange du cheveu pendant 33 années, le look rasta ou pas, démêlage ou pas…) et celle après vos 33 ans (on les coupe, c’est le rite de passage) et après ça ne pousse plus ! Vous conservez la même coupe jusqu’à la fin de vos jours.

Le jour de vos 33 printemps, y a pas intérêt à se louper…

Si j’avais à choisir une seule coiffure pour l’éternité, de mes 33 ans à mon grand départ, quelle coiffure est-ce que je choisirais ? Et puis quel coiffeur je choisirais ? Questions sensibles.

Et imaginez ! Vous avez 33 ans, c’est le Jour J de la coupe unique de votre vie… et vous êtes en confinement justement ! Ahahahahaah !! Votre partenaire de vie devient votre coiffeur… Confiance ou pas confiance ?

Bon.

Comme telle n’est pas notre matrice (le coup du rite de passage avec la coupe des 33 ans), je n’ai pas eu à me poser toutes ces questions existentielles.

Comme la vie est légère finalement, vous ne trouvez pas ?

On a coupé environ trois centimètres. Il a coupé. Avec mon accord. Comme j’ai le cheveux à tendance bouclé-frisé, en plus, on ne voit pas s’il y a des petits décalages. La frisure fait remonter telle mèche par-ci par-là : aucune faux-pas n’est visible. Sur un cheveu raide, je ne dis pas, mais j’ai de la chance, ce n’est pas mon cas. Merci Dame Nature de m’accorder ce flou artistique naturel du cheveu !

Bon, on peut dire que la vie se rééquilibre bien : jasmin coupé, cheveu coupé.

La vie est fractale. CQFD.

 

Nirina Ralantoaritsimba, Bordeaux, Mercredi 25 Mars 2020.

 

Suite au prochain chapitre…

 

***

CHAPITRE V

De la coupe de cheveux au chat perché

Il y a quelques jours, sur la plus haute branche du mûrier platane de mon jardin, j’ai découvert le chat du voisin. Perché.

Je l’observe. Nos regards se croisent. Que dis-je ? Nos regards se fixent. Cet instant semble une éternité : pendant plusieurs secondes qui bientôt forment une minute. Plus je le regarde, plus le chat me regarde. Ou est-ce l’inverse ? En tout cas, je ne le quitte pas du regard, me demandant ce qu’il fait là-haut, lui qui d’habitude arpente toits et murets faciles à enjamber. Il me tourne le dos pour avancer sur sa branche, puis se retourne pour regarder si je le regarde toujours. Eh oui, je le regarde. Qu’est-ce que tu fais ? Hein ? Qu’est-ce que tu fais sur cet arbre ? Que veut dire ton regard, Domino ? Domino, c’est le nom du chat, je le sais, je ne l’invente pas. Ma voisine appelle “Domino ! Domino !” à peu près tous les soirs pour qu’il vienne manger ses croquettes ou son pâté. Enfin j’imagine que c’est pour ça… À moins qu’elle l’appelle pour jouer à un jeu bicolore, je sais que les humains adorent chiens et chats, mais ce serait quand même un peu fort.

Je le vois bien, Domino le chat perché n’a pas l’air à son aise quand il joue à l’oiseau. C’est mon interprétation de ses pas hésitants sur les branches de mon mûrier. J’ai beau lui demander ce qu’il fait là-haut, quel est son projet, il ne répond que par son regard fixe. Muet comme une carpe. Pas bavard comme une pie.

Et voilà qu’il bouge, quelques pas légers sur la branche… Tiens, il se pose même ! En fait, c’est moi qui surinterprète : il est tout à fait à son aise !

Quoique. Quand on est bien confortable, qu’on soit chat ou pas, fixe-t-on ainsi le sol, le bas, l’abysse, tournicotant la tête à droite, à gauche, à répétition, avec un regard si dubitatif ?

Je fais un zoom sur l’animal domestique. Je confirme : ce chat n’est pas du tout rassuré. Mais alors pas du tout. Si je projette mon anthropocentrisme alors… Comme dirait Geluck, chat ne vas plus du tout !

Mais j’ai un doute… Je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdue. C’est vrai qu’on pourrait s’y tromper. Est-il bien dans son nid là-haut ou cherche-t-il une solution pour quitter son perchoir ? On dirait qu’il a la peur au ventre. Car il fixe le sol comme si l’arbre était entourée d’une fosse au lions affamés ou une mare aux crocodiles ! Or, vous l’avez, vu, rien de menaçant en bas : que de l’herbe et une inoffensive table en métal accompagnée de ses deux sièges Décathlon ! (revoir les photos plus haut)

Plus j’observe les mimiques et les regards de ce chat qui maintenant ne me regarde plus du tout, plus je sens qu’il flippe et que mille questions fusent dans son cerveau de chat.

Deviendrais-je un chat ?

Ou deviendrait-il un humain ?

Aurions-nous tant en commun que nous faisons de la télépathie sans le savoir ?

Non, c’est sûr et certain : il cherche un moyen de descendre de l’arbre, mais il est effrayé de devoir sauter d’aussi haut ! D’habitude, il a des passerelles intermédiaires pour descendre de ses murs et de ses toits. Il a su monter, mais il ne sait pas comment descendre et la hauteur lui donne le vertige. On connaît, ça, nous aussi les humains !

Vous me direz : mais qu’est-ce que je fais à le regarder, ce pauvre Domino ? Pourquoi ne suis-je pas sortie, apportant un escabeau ou montant sur la table, pour lui porter secours, lui tendre la main, l’aider à descendre, moi, l’humaine ?

Aider l’animal.

Pourquoi suis-je encore là, derrière ma baie vitrée à le regarder sans rien faire ? Pire même : à le filmer ! Dans son exploit ? Dans sa détresse ?!

C’est que je ne connais pas bien les chats, moi, au point d’en avoir un peu peur parfois, je l’avoue. Même en temps normal, je ne sais pas comment les prendre dans mes bras. Je trouve qu’ils vous glissent des mains comme un savon. Et puis, je n’ai pas d’escabeau à portée de main et je suis si petite, comparée au mûrier platane… Et je me dis qu’en tant que chat, il est forcément plus agile que moi, qu’il saura se débrouiller plus efficacement que moi… Que… Bref, je me trouve des excuses. Excuses de ma lâcheté, de ma prétendue impuissance humaine. Et surtout, derrière tout cela, je compte encore sur le fait que j’ai mal interprété son attitude : non Domino n’a pas peur de sauter, Domino a choisi d’admirer le paysage depuis l’arbre tout là-haut, depuis le point de vue de son ami l’oiseau… Domino expérimente l’oiseaucentrisme, pour tenter de renverser les lois de la prédation car il a l’art de se remettre en cause, c’est l’éveil de la conscience de l’espèce-chat, voilà !

Et puis, je ne sais trop pourquoi, je lui tourne le dos pour faire la vaisselle ou autre activité domestique prolongée en temps de confinement.

Et puis, je retourne voir l’actualité du chat perché. Ça y est ! Il a pris sa décision, il a trouvé sa solution ! Je le vois qui accroche, avec ses griffes de chat, l’écorce du mûrier platane ; il a la tête en bas, il descend le long du tronc, tel un lézard qui rampe en direction du sol, déjouant les lois de l’apesanteur. Domino le chat a sorti ses griffes félines. Il s’est dit que c’était le moment de les sortir, oui ! Non pas comme arme pour attaquer l’ennemi ou pour se protéger, mais pour s’aider à dés-escalader le tronc : quelle idée à la fois simple et géniale ! Et je vois notre chat qui descend, tel un boa qui s’enroule sur sa fausse proie, oui, c’est ça, il descend le tronc heureusement rugueux. Merci l’écorce, merci les aspérités, merci les griffes de chat, merci l’instinct et merci le cerveau tout à la fois !

Domino est sauvé. Il est à terre, il est sauvé. Domino s’est sauvé lui-même : il a vu sa peur monter, il lui a fait face, l’a affrontée. Il a observé la situation pendant un bon moment, a pesé le pour et le contre. Il a repris ses esprits. A pris une décision. A fait preuve de jugeote, de sang-froid, et s’est lancé dans la descente en imitant d’autres animaux, d’autres règnes que celui des chats.

Ses quatre pattes sont à terre. Sur terre. La crise est passée. L’enseignement est incorporé. Fini la vie d’oiseau, fini la vie de lézard, la vie de boa. Le chat est redevenu le chat.

Et nous les humains ? Et moi l’humaine ? Ai-je peur en ce moment ? Perchée quelque part, à un endroit où je n’imaginais pas que la peur pourrait me saisir quand il s’agirait de redescendre ? Et moi l’humaine ? Suis-je en train de cogiter pour savoir comment sortir de cette situation ? Et moi l’humaine ? Fais-je face à mon effroi ? Ai-je cette capacité à calmer la frayeur grandit en moi ? Et moi l’humaine ? Que vais-je décider ? Vais-je rester perchée à jamais ? Ou vais-je trouver une solution, ma solution, avec ce que je suis, ce que je sais, pour descendre et revenir à l’humus, l’humilité de la terre ? Et moi l’humaine ? Serai-je capable d’utiliser mes “armes” pour coopérer et faire corps avec mon arbre ? Car c’est bien l’arbre qui m’aide à descendre : non, l’arbre n’est pas mon ennemi, même si jadis perchée sur lui, j’en avais peur…

Et moi l’humaine, ressemblerai-je un jour à Domino ?

Ou continuerai-je à blâmer le pangolin ou la chauve-souris ou je ne sais quel autre chat, je ne sais quel autre animal que je juge étrange…

Porte-toi bien Domino. Et prends garde à ne pas trop jouer à l’oiseau !

La vie est fractale. CQFD.

 

Bordeaux, Mercredi 1er avril 2020 (Ceci n’est pas un poisson d’avril)

***

CHAPITRE VI 

Du chat perché au “à moins que”

J’ai écrit à l’avance ce titre de chapitre, autrement dit je l’ai écrit il y a une semaine car j’avais alors quelque chose en tête. J’avais une idée de ce que je voulais dire ensuite, de ce que je croyais bon de dire ensuite, à la suite de l’histoire du chat, ma journée de mercredi dernier s’était déroulée de telle façon que des trillions de pensées avaient labouré mon esprit et j’en avais sorti l’ordre du jour de la semaine d’après. Que n’avais-je fait là ? Oser écrire à l’avance le titre du chapitre fractal de la semaine suivante ?! Mais avais-je donc compris ce qui se jouait dans cette écriture automatique ?! Si tu programmes, si tu anticipes, non tu n’es plus dans la méthode spontanée, sur le vif, d’improvisation que tu déclares expérimenter pleinement justement. Si tu indiques le titre à l’avance, tu sors de ce que tu as annoncé. Tu plantes une graine hic et nunc, pensant qu’elle sera à cultiver une semaine plus tard, mais en réalité, une semaine plus tard il est trop tard. Le hic et nunc n’est plus. C’est un autre hic et nunc. Hic et nunc, ici et maintenant en latin. Tu anticipes d’une semaine sur l’autre le sujet à traiter : mais tu te crois du temps de l’école qui donnait des devoirs d’un mercredi sur l’autre ?! “Et pour mercredi prochain, vous me disserterez sur la conjonction de subordination “à moins que”… qui est ? Qui est ? Oui, une conjonction exprimant la restriction, c’est bien ! 20/20 !!!” Ma chère Nirina, tu as vu plus loin que le bout de ton nez d’écrivaine automatique. Tu as contredit ta propre méthode. Que s’est-il passé dans ton cerveau ? Vouloir anticiper sur ton futur. Vouloir dicter ce qu’il faut, il faut, il faut faire. Il n’y a pas de “il faut”, Nirina, quand on vit, quand on écrit en ne sachant pas ce qu’on va dire, en ne sachant jamais à l’avance ce qui va advenir. Quelle maladie t’a pris de programmer le but ? Parler du “à moins que”, alors que tu t’étais fait fort d’emprunter le chemin de l’inconnu ? L’impro, l’impro, l’impro. Tu as perdu la tête, ma chère. À moins que… À moins qu’une voix venue d’ailleurs soit venue te bousculer, car ce qui bouscule a toujours l’intention d’enseigner en faisant trébucher l’autre. Il n’y pas là de mauvaise intention, bien au contraire. Même si un voix est venue pour t’entraîner à faire fausse route, elle l’a voulu pour de bonnes raisons. “Bonnes” raisons ? Mais à quoi rime cette expression ? Tu aurais perdu la tête en projetant le titre de la semaine suivante, comme s’il s’agissait que l’écrivaine J+8 obéisse à l’injonction du sujet restrictif. Tu as perdu la tête, à moins que ta tête d’alors t’ait joué un tour pour que justement aujourd’hui, tu réalises que non, tu n’enchaîneras pas sur le thème du à moins que car ce thème pressenti J-8 est aujourd’hui périmé ! Oui, les amis, c’est passé ! Il est trop tard ! C’était le mot à écrire il y a une semaine, il n’a plus sens aujourd’hui. Il fallait continuer sur ta lancée à l’époque et écrire un autre chapitre d’affilée, mais maintenant, ton “à moins que”… Ah si, je me souviens en gros de l’idée derrière ce titre accrocheur. Tu voulais accrocher ton esprit à l’idée survenue sur le moment. Cette conjonction de subordination ayant pour sens d’inverser l’interprétation ou le lien cause-conséquence ou de revenir sur une assertion, ces trois mots, je me souviens, tu les avais entendu s’imposer à toi dans le cadre d’un hypothèse possible pour le monde. “À moins que le monde ne change de paradigme, drastiquement…” Tu t’entends ? Essayer de retrouver les morceaux du puzzle de ton raisonnement d’alors ? Il est trop tard. Tu as annoncé. Tu n’as pas enchaîné. Il est trop tard. Le train est passé. Ou il a été annulé. Les plans sont brisés, remballe ton calendrier. Il y a toutes les hypothèses possibles pour le monde, notre pays, notre ville, notre foyer, notre personne. Est-ce que cela tient la route de viser ce qu’on va faire dans un an ? Un mois ? Une semaine ? Un jour ? Une heure ? Une minute ? Une seconde ? Peux-tu décemment programmer ce que tu vas faire dans un an ? Le 8 avril 2021. Tu seras où ? Tu feras quoi ? Tu seras qui ? Je te mets au défi, Nirina, de répondre à ces questions. Gare à ceux qui programment les moindres de détail de leur vie trop à l’avance. Cela fonctionnait il fut un temps. Ce mode de fonctionnement est dorénavant obsolète. Obsolescence programmée ou plutôt programmation obsolète. À force d’annuler au dernier moment tant d’événements pré-programmés, la rotation de la planète fait écho à notre versatilité. Non, tu ne pourras faire ce que tu avais programmé. Non, cet événement ne pourra avoir lieu, que tu avais pourtant noté dans ton calendrier de smartphone ou calendrier papier, si tu es resté à cette pratique manuscrite. Tu avais prévu cela dans une mois ? Eh bien je lance un événement qui va annuler le tien. Tu avais prévu ton mariage qui devait avoir lieu dans un mois ? Tu avais prévu d’aller danser dans un bar, de rendre visite à tes parents, tes grands-parents ? De retrouver enfin ton amoureux qui vit au bout du monde ? Eh bien je lance un événement qui va annuler ton événement à toi. J’arrive, je me tapis, je rampe, en silence et j’annule tous vos rendez-vous ! Annulation générale ! Annulez tout !!! Zéro. Barrez tout dans vos agendas respectifs. Je fais du ménage. Ah, vous n’aviez pas prévu, ça ! Le grand ménage. Toutes ces cases d’agenda effacées d’un coup, d’un trait magistral, global. Efficacité maximale.

Vous n’auriez jamais pu prévoir un truc pareil.

À moins que.

 

Bordeaux, Mercredi 8 avril 2020

 

***

CHAPITRE VII 

Du “à moins que” au déconfinement

Je n’aurai plus envie de sortir. À moins que mon penchant social ne renaisse. On l’espère, tout le monde l’espère, moi y compris. Il faut vingt et un jours, dit-on pour s’inculquer une habitude. C’est donc accompli. Je suis bel et bien devenu un animal asocial. Pas envie de rencontrer des gens en foule. Plus envie du tout. Je suis restée trop longtemps déjà en hibernation printanière, dans mon chez-moi, mon entre-moi, ma tanière. Mon jardinet est mon refuge, ma bouée de survie et j’y suis bien. Seule face à moi-même. Moi et moi on fait connaissance et on s’entend très bien alors nulle envie de faire entrer d’autres gens dans le cercle de moi-même. Mon auto-cercle se suffit à lui-même, vous entendez ! Ne venez pas m’approcher de trop près. J’ai définitivement perdu l’habitude de la compagnie humaine. Elle m’agresse en étant là, tout près de ma peau, de mes pas. Je suis loin et je me porte mieux. Confinée dans mon confinement, dans ma robe de chambre, dans mes jours transformés en nuit. Je vais dans mon lit vers 5h20, c’était hier je crois. Lever à 9h30 pour être fin prête à rencontrer virtuellement via mon écran postillonné des humains invisibles en Facebook Live qui m’écriront des mots, peut-être, en rebond de mon monologue extérieur de sauvageonne à peine sortie du lit car j’ai peu dormi, je perds la notion du temps. Le temps n’existe plus car il ne sert plus à rien car il ne mesure plus ma productivité ni la vôtre, ni la sienne, ni la tienne. Je perds la notion du temps en même temps que celle de l’usage des pronoms personnels. Obsession de l’étymologie pour expliquer toute chose de ce monde actuel dont l’actualité devient obsolète aussitôt que j’ai prononcé la dernière syllabe de l’adjectif en question : -lète. “Let” comme au tennis : ça veut dire ? Que la balle n’est pas bonne. Ce que disent les réseaux sociaux au moment où ils le disent est faux la seconde d’avant la fin de leur phrase. On ne court pas assez vite pour attraper le savon de la vérité. Vérité ? Un gros mot à présent. Qui oserait prétendre déclarer une vérité à l’heure monarchique, que dis-je, tyrannique de Sir Fake News. Je préfère ne plus rien regarder, ne plus rien lire, même en diagonale ou en entier car tout ce qu’on dit s’efface dans la seconde pour laisser place à autre chose qui ne fera pas non plus long feu et vous m’énervez, tous, à donner votre grain de sel. Je veux me boucher les oreilles, cesser d’entendre vos voix cacophoniques. Vous ne vous entendez pas ? Je ne sortirai pas, moi, de ce confinement. Car il me préserve de vous. Il me préserve de ce moi que je me vois être en votre présence. Je suis tellement plus moi quand je suis loin de vous. Le confinement me met en santé, tiens ! Oui, je vis sainement depuis que je vous vois moins. Vous les humains.
Mais pourquoi cette voix misanthrope ? Qu’est-ce qui me prend ? Je ne sais plus si je me reconnais. C’est ma forme de déni de la souffrance : cette misanthropie feinte ou assumée où je me joue de moi-même en insultant mon prochain ? Qu’est-ce que ce virus est en train de me faire ? M’immuniser contre l’amour universel ? Immunité d’amour inconditionnel ? Nous voilà bien. Raison de plus pour ne plus sortir. Car si après ces semaines confinées je suis incapable de vous aimer, alors à quoi bon re-sociabiliser ?

Mais qui est derrière cette voix misérable ?

Qui en crache et râle et peste contre l’espère humaine ? Qui ?

Je ne saurai vivre sans voix. Qui parle ainsi, lâche, qui êtes-vous ? Je ne saurai vivre sans vous. Lapsus en début de ligne. Ma langue a fourché de vous à voix, de voix à vous. Il y a quelques minutes, je pondais un poème contredisant tous ces derniers paragraphes, mademoiselle. Sommes-nous bel et bien aux prises avec cette loi spirituelle du Paradoxe ? Je crois bien. Je ne crois pas, je vois. Je ne crois que ce que je vois ? Non, pas moi ! Ce poème pondu il y a un instant, le voilà :

 

Ordonnance de santé planétaire

Poème-logiciel de Nirina

Nous sommes tous : Singuliers

Et si nous le sommes tous

Alors nous sommes : Pluriel ?

– Qui pose la question ?

Être singuliers et pluriel au singulier

Est-ce une contradiction :

Un paradoxe :

Une malédiction ?

Je tente ici-bas de vivre sereinement

Moi cosmonaute

Dans ce vaisseau spatial

Terrestre et galactique

Notre belle planète reconstruite

Un jour

Par qui ?

Moi Nous

C’est tout ?

*

Nous sommes tous : Confinés

Et si nous le sommes tous

Alors nous sommes : Isolés ?

– Qui pose la question ?

Être confinés et isolément aux confins de…

Est-ce une prison :

Une solution :

Une libération ?

Nous tentons ici-bas de vivre collectivement

Moi toi terrien terrienne

Dans mon ton notre vaisseau spatial

Galactique ou terrestre

Je ne sais pas tu ne sais pas

Ma Ta Notre belle planète reconstruite

Un jour

Par qui :

Toi et/ou Moi ?

*

En tout cas…

*

Nous sommes tous : Appelés

Et si nous le sommes tous

Alors nous avons : Répondu ?

– Qui attend la réponse ?

Être appelés et responsables de l’appel

Est-ce un paradoxe

Une érudition

Une malversation ?

Je tu nous habitons sur Terre

Un jour
Ma ta notre Singularité plurielle

Je la sens, je la vois

Pas toi ?

*

Répète encore :

« Nous sommes tous : Singuliers

Et si nous le sommes tous

Alors nous sommes : Pluriel. »

Ceci n’est – peut-être – plus une question.

Ceci est – sans doute – la nouvelle affirmation

Singulière

adressée aux Pluriels :

Nous.

Quand j’écris tout ça, je suis confortablement là :

Sortira-t-elle ou ne sortira-t-elle pas ?

 

Bordeaux, Mercredi 15 avril 2020

***

CHAPITRE VIII 

Du déconfinement au masque

Le 11 mai, paraît-il, on déconfine. Mais d’ici là, je continue mes pérégrinations fractales et préfère finalement me confiner dans le confinement et explorer les ombres et lumières à l’intérieur de moi, dont le contraste pourra m’aider à transfigurer la réalité extérieure, quand il sera temps de sortir à nouveau. Aurai-je d’ailleurs envie de sortir après tout cela ? Mais je tourne en rond, car c’était déjà l’objet du chapitre précédent. Alors, oui, je sors de ce confinement d’idées dans le confinement de mon auto-écriture ou plutôt, je tente de trouver d’autres chemins à l’intérieur même de cette mise en abyme du confinement qu’est l’écriture de soi. Voici, je le vois : un autre passage, une autre sente, une autre ramification dans ma pensée en arborescence qu’est la conscience.

Quand on déconfinera, beaucoup d’éléments de nos vies extérieures se seront transfigurés. Trans-figuré.e.s oui. Figure transformée d’abord : nous devrons arborer le masque, apparemment, ce sera la loi qui l’obligera. Pas de déconfinement sans masque. Certains se demandent tristement comment on pourra alors accéder au sourire d’autrui. Mais moi je riposte : “Aviez-vous accès, vous, à beaucoup de sourires humains, du temps où les gens n’avaient pas de masque sur la moitié inférieure du visage ?” Moi j’avoue que je l’ai cherché en vain, certains jours, ce sourire ami, ce sourire humain. Il n’était pas donné avec large générosité. Alors… Cela me changera-t-il de ne plus voir la bouche souriante (ou râlante) de mes congénères ? Pas tant que cela. Si râlerie il y a, j’en serai épargnée ; si sourire il y a, il sera visible par les yeux, je le crois. Ne sourit-on pas aussi par les yeux ? La bouche n’est pas la seule à la tâche. Pensez-y. Souriez et vous verrez. Faites l’expérience de vous cacher le bas du visage et souriez. Vous verrez que le haut du visage agit, se plisse d’une certaine manière, que les pommettes remontent et influent sur le regard qui lui-même scintillent. Non, les masques ne nous empêcheront pas de sourire ni d’accéder au sourire d’autrui. Seulement, pour le percevoir, ce sourire, il faudra y regarder à deux fois, poser son regard un peu plus longtemps sur son prochain pour aller y déceler ce plissement, cette étincelle dans les yeux. Nous ne verrons que la moitié d’un sourire. Comme une lune qu’on ne voit qu’à moitié, mais l’on sait que l’autre partie de la lune sourit. Il faudra imaginer la suite, imaginer l’autre moitié du visage, la bouche, cet orifice qui nous nourrit et nous permet de faire sortir les sons que nous appelons paroles. Le masque nous musèlera-t-il ? Non, il ne fera pas cela non plus. Cessons de hurler à la fin du monde ! Le masque filtrera certes le son, mais ce sera à nous d’articuler davantage pour être intelligibles et ainsi compris de notre prochain. Est-ce un mal ? Que nous soyons appelés à faire des efforts pour sourire plus largement, parler plus distinctement ? Est-ce un mal que nous soyons appelés à nous regarder dans les yeux plus fixement, plus longuement, pour pénétrer l’âme et saisir ce qu’il y a derrière le masque ? Nous autres, humains frénétiquement pressés par nos rôles de métiers, de diplômes et certificats, de postes, de grades, d’échelons, de prestige, nos rôles qui nous donnent tant d’importance et de sens, qui nous font dire que c’est dur de sortir déconfinés et masqués, sans comprendre que les masques, on les avait déjà mis avant ! Ils nous encombraient, ces masques invisibles, mais on ignorait qu’on les portait. Enfin, certains encore l’ignoraient…

Mais je me trompe. Certains sont très contents de les mettre, ces nouveaux masques. Ils s’en réjouissent même, en faisant un nouveau terrain de jeu et de créativité. Car ils les ont déjà personnalisés : nouvel accessoire de mode pour me distinguer : tissu liberty, tissu recyclage, tissu ceci tissu cela. Vive les couturières. Comme on sort une nouvelle paire de chaussure d’une enseigne fameuse, comme on arbore son nouveau manteau d’une marque de renom, aujourd’hui on sort notre nouveau masque, mais la grande différence, c’est qu’il est fait maison ! Pour les moins créatifs, il y a les masques en papier, classiques. C’est triste ? Nous nous y ferons, ne vous inquiétez pas, nous nous y ferons. D’ailleurs, certains le portent depuis plusieurs semaines et ne s’en plaignent pas. Ils obéissent à l’ordre et n’ont émis aucun jugement. Ils sortent en solitaire, masque de papier médicale, comme la loi française le demande, ils s’espacent d’un mètre au moins et respectent les fameux gestes-barrières. Confucius a dit, paraît-il : “Pas trop d’isolement, pas trop de relations, le juste milieu : voilà la sagesse.”

Il y a quelques mois – c’était avant tout ça, je me suis acheté des masques en Chine. Dans une petite boutique à Shanghai, près du Temple de Confucius, justement. À l’époque, je me souviens, telle une pseudo-anthropologue, je me baladais dans des boutiques là-bas et j’étudiais toute la déclinaison des masques vendus : en mousse, en papier, en tissu, avec motifs imprimés à fleurs ou petits pois ou avec des mots écrits dessus… J’observais le port du masque partout, chez les marcheurs, les conducteurs de scooteurs, les personnes dans les métros. Comme je l’avais déjà vu porté au Japon ou en Malaisie il y a quelques années lors de voyages dans ces pays, on m’avait expliqué à l’époque que ce port du masque était signe que le porteur voulait protéger les autres de ses propres microbes et non pas se protéger contre les autres… J’avais appris, mais il n’empêche. La coutume n’étant pas pratiquée dans mon hexagone natal, lors de mon séjour chinois elle continuait d’attirer mon oeil et de me paraître “anormale” car inhabituelle. On juge toujours bizarre, ce dont on n’a pas l’habitude, n’est-ce pas ? Jusqu’au jour où on s’habitue, et le jadis bizarre devient normal.

À Shanghai, je scrutais donc cet objet-masque sur tous les visages que je croisais, comme on décortiquerait un nouvel accessoire de mode encore inusité chez moi. Tout d’abord, je m’en suis acheté un pour me protéger de ladite pollution urbaine, puisque je marchais huit heures par jour en visitant la ville. Et puis en fin de séjour, je me suis dit :

“Tiens ! Allez, je rapporte un souvenir original, un objet complètement inutile pour la France, un objet pittoresque et exotique !”

Achat fait. Je n’aime le shopping qu’en voyage. Si les voyages deviennent désormais impossibles, alors le shopping en hexagone sera relégué pour moi aux activités “bizarres” (et en fait, il l’est un peu déjà depuis quelques années).

Petite collection chinoise de masques en mousse dans ma valise de retour.

Je me souviens, à la mi-décembre, j’étais de retour dans mon pays (et non, ce n’est pas moi qui aie importé le covid !), je faisais du vélo en ville avec ce masque en mousse gris foncé sur le nez (voir photo ci-dessous) pour éviter la fumée des pots d’échappement et sur la route, je croisais le regard des passants.

Je vous jure, j’avais l’impression de leur faire peur. Étais-je devenue une extraterrestre ?Car à l’époque (c’était il y a trois mois seulement), la mode n’était pas encore aux masques ici ; mais le temps a fait son oeuvre. Comme d’habitude.

En ce 22 avril, la mode est arrivée en France et à défaut de nous défigurer, elle nous transfigure. En espérant qu’elle nous permette d’envisager l’avenir autrement : droit dans les yeux.

 

Bordeaux, le mercredi 22 avril 2020.

***

Chapitre IX

Du masque à l’escargot

Le masque me fait penser à une version condensée et déviée du tchador, burqa, niqab ou voile en général, attributs féminins tant décriés par une France laïque et fière de l’être. Notre république était donc bien occupée à réfuter à tout-va la fashion religieuse de l’Islam ! À notre tour de nous voiler, de nous masquer, de nous dérober. Muselés ou pas, protégés ou pas, on rira jaune ou pas et cela pourra presque passer inaperçu. Dans la vision fractale de la vie, j’ai remarqué que tous mes jugements un temps me reviennent en boomerang en un temps ultérieur. Autrement dit, dans le langage enfantin des cours de récréation : “c’est celui qui dit qui y est !” Le juge est jugé. Le critique critiqué. L’arroseur arrosé. Et il a beaucoup plu des jugements ces dernières années dans mon pays… Existe-t-il un championnat du monde du jugement ? Il faudrait l’inventer. En serions-nous champion un jour ? Je ne sais. Car qui pourra bâtir la grille des critères du jugement le plus affûté ? Et qui seraient les juges du jugement ? C’est fractal, dis-donc… À la course au classement économique, à la surenchère du complexe de supériorité, à la mode des donneurs de leçons, j’ai envie que mon pays démissionne une bonne fois pour toutes. Qu’il ralentisse dans toutes ces performances illusoires qui ne font qu’alimenter la guerre de l’humain contre lui-même. Qu’il ralentisse, l’hexagone. Qu’il ralentisse sa course folle de l’égo national. Je me fiche de ce que font les autres, mais que mon pays ralentisse. Et je serai reposée. Depuis plus d’un semaines, j’ai des visites d’un être apparemment intrinsèquement reposé et qui s’évertue à m’envoyer un message du ralentissement de ma vie, message que j’ai enfin compris et que je continue d’écouter pour mieux comprendre encore. L’escargot. L’escargot, champion du monde du ralenti, n’est-ce pas ? Médaille d’or éternel sur le podium de la lenteur, vous êtes d’accord ? “Ralentis, Ralanto !” Dans le passé, certains de mes amis taquins m’ont déjà fait la blague, fondée sur ce jeu de mot à partir de mon nom de famille tronqué, comme je l’utilisais jusqu’à mes dix-huit ans. “Ralentis, Ralanto !” C’était drôle, c’était bien vu, un peu facile mais bien vu tout de même. Sauf que j’avais déjà ralenti mon nom, en le coupant en son centre. Comment ralentir davantage que de se couper de sa descendance (puisque c’est ce que signifie, paraît-il, “aritsimba”) ? Quand on s’appelle Ralanto, vous pouvez imaginer que le ralentissement et le ralenti en tant que substantifs ainsi que ralentir en tant que verbe sont trois mots qui me parlent depuis l’enfance ô combien, puisqu’ils ont pour racine un apparent homophone, mon début de nom de famille. Vous pouvez imaginer, vous qui connaissez les situations d’épellation que requiert la vie administrative, combien de fois j’ai dû rectifier l’orthographe de mon nom ! “Je vous épèle R, A, L, AAAAAA, N, T, O en insistant quelques secondes en plus sur le A de RalAnto… Mais les gens continuent de faire la faute et de l’écrire RalEnto, parce que le réflexe est plus puissant que l’écoute, par analogie au mot “ralentir” justement. Donc, en ces temps de confinement où ma maison est mon refuge, les escargots ont apparemment trouvé refuge dans ma maison. J’ai compté, ce soir, cela fait le septième escargot qui vient chez moi, qui passe par la porte d’entrée, par un petit trou au bas du battant, qui avance dans mon couloir et que je découvre là. Un du septuor a même dépassé le couloir de mon entrée, puisqu’il a été trouvé sur le tapis poilu effet berbère de mon salon ! Quand le professeur répète, c’est que la leçon n’a pas été suffisamment comprise ni assimilée par l’élève alors au bout de la sixième fois, ça y est, j’ai compris le message : Ralentis, Ralanto ! Hier, j’ai ralenti. J’ai répondu à l’appel. À chaque escargot découvert, venant donc de la rue, du trottoir, dans mon couloir de maison, j’ai pris délicatement l’escargot et je l’ai emmené de l’autre côté de ma maison pour le déposer dans l’herbe de mon jardinet. Et de un, un jour ! Et de deux, un autre jour ! Et de trois, un autre jour !….. Et encore ce soir ! Un bébé escargot dans sa coquille, qui dort. Comme celui d’hier, plus gros qui dormait aussi car découvert tard le soir. Un à un, je les ai tous fait migrer vers la Terre Mère, au milieu des herbes et des arbres et plantes divers du jardinet. Ils m’ont remercié, je l’ai senti. De toute leur vie, qu’est-ce qui aurait pu rendre possible un tel déménagement ? Du trottoir de la rue au jardin ?! Je me suis félicitée, bien entendu, car l’égo est toujours là, qu’on le veuille ou non, pour recevoir quelques lauriers… Mais l’autre leçon-miroir, chaque jour à chaque escargot transporté, s’est fait de plus en plus criante. “Tu me fais migrer du ciment à la terre, et je te remercie mais as-tu entendu l’autre leçon ?” Il a fallu attendre le sixième escargot pour que je me mette à ralentir effectivement. Six escargots. La répétition. Sans répétition, rien ne s’apprend. Avant hier donc, j’ai ralenti. Comment ? En faisant ma séance de yoga au rythme de l’escargot. Ce qui métamorphosa les asanas en postures de qi qong ou danse au ralenti. Puis j’ai quitté mon tapis de yoga en marchant au ralenti, j’ai préparé à manger avec des gestes au ralenti aussi. Parfois j’ai accéléré, je l’avoue, quand il a fallu me brosser les dents car le brossage au ralenti, bon, c’était trop me demander. Je n’ai pas touché mon portable ni mon ordinateur de la journée. Plus qu’un ralenti d’écran, c’était carrément une grève de réseaux et de boîte mail. Le ralentissement a-t-il quelque chose à voir avec l’anéantissement de tout lien social ? J’ai ralenti ma cadence de gestes et par là même, j’ai ralenti ma vitesse de communication avec le monde, j’ai ralenti mes pensées, j’ai ralenti les battements de mon coeur, j’ai ralenti mon stress latent, j’ai ralenti ma déglutition, ma digestion, ma pulsation cellulaire. Pour un peu je serais morte d’avoir trop ralenti ! J’aurais arrêté mon coeur ?! Non je rigole, je ne suis pas devenue pro du ralenti cardiaque, moi la Ralanto, rien qu’en une journée de leçon-escargot. Mais… Mais cette journée du mardi, jour de Mars, dieu de la guerre, fallait le faire, de la mettre sous le signe du ralentissement du rythme de vie. Sacrée expérimentation. À réitérer. Bon, je l’avoue, à 19h, j’ai dû finalement regarder le smartphone et l’ordi pour répondre à des messages et des mails. Période de confinement oblige…Il m’aura été impossible de tenir dans cet état ralenti une journée entière. Quelle aliénation quand même !  Je me suis couchée un peu reposée tout de même de mes heures d’escargot, mais un peu énervée de nouveau par mes quelques heures d’écran vespéral.

Verdict :

Ce matin, aucun escargot dans les parages. J’en ai conclu qu’ils n’avaient plus besoin de revenir puisque j’avais capté l’idée. Oui mais non. Faux réconfort. Ce soir, la rechute dans l’addiction inavouée m’a valu la réapparition d’un escargot. Un bébé, cette fois, dans sa coquille, au pied de ma porte d’entrée, dans mon couloir.

Qu’est-ce que ça veut dire, docteur ??!?

Il est très tard, ou plutôt très tôt (4h47 du matin), alors je vais me coucher et dans mon lit jetlaggé, je vais commander un rêve d’escargots parlants qui m’expliqueront, je l’espère, ce qu’il me reste à comprendre de la visite de la famille Escargot.

Sur ces bonnes paroles, je vous souhaite une bonne suite de confinement.

Escargotement vôtre.

 

 

Bordeaux, Jeudi 30 avril 2020 4h49

 

***

 

Chapitre X

De l’escargot au recyclage

 

L’escargot a quitté ma maison. Les escargots ne se montrent plus. Ils ont parachevé leur mission on dirait. Place aux mouches. Des dizaines de mouches volant sous l’abat-jour de mon salon. Comme les planètes autour du Soleil ? Où est la Terre parmi ces mouches ? Je ne saurais répondre. Les mouches, vu de mon oeil de myope humaine, sont impossibles à distinguer les unes des autres. Elles se ressemblent toutes. Vu de loin, du plus profond de l’univers, la Voie Lactée ressemble-t-elle à ces ellipses de mouches ? La Terre ressemble à Vénus qui ressemble à Saturne qui ressemble à Jupiter qui ressemble à Pluton, à Mars, à Mercure, qui suis-je en train d’oublier ? Et ma lampe qui pend au plafond, ce serait le grand et majestueux soleil, plus grand que toutes les planètes réunies ? Que viennent me dire ces mouches, ces jours-ci ? Elles vont plus vite que mes derniers visiteurs, les Escargots. Première observation. Vu du cosmos, notre voix lactée va peut-être aussi vite que les escargots vu de mon oeil de myope humaine… Vous me suivez ? Je ne suis même pas sûre de me suivre moi-même en fait. Car j’écris comme cela vient, comme cela arrive dans mon logiciel du langage. Je capte des évidences, des intuitions, des visions et simultanément je les retranscris via des mots et mes doigts les tapent, lettre après lettre, sur le clavier qui ensuite retranscrit le flux des phrases-pensées sous vos yeux, vos yeux qui lisent, qui impriment en votre cerveau et tout votre être, je l’espère, ce qui se passe, ce qui passe entre nous, en ce moment précis, au temps T comme j’aime l’appeler le temps T. On y est. Les mots passent en T. Les mots M O T S en T. Temps.

Un temps. Didascalie pour reprendre mon souffle et faire une petite pause.

Je veux vous parler de ce temps. Ce phénomène proprement humain, ce truc invisible qui passe, se déroule, fait son oeuvre, le temps. Le temps fait son oeuvre. J’ai écrit cette phrase sur une horloge tombée en panne. Je n’ai pas jeté l’horloge qui pourtant ne sert plus à rien puisqu’elle ne sait plus donner l’heure. Mais mon coeur m’a dit : Non, tu la gardes. Puis j’ai dévissé le cache à l’arrière. Je me souviens, les vis étaient minuscules. J’ai pu le faire grâce à un set de vis pour lunettes, vous savez, ces mini-vis qui vous permettent de resserrer la monture de votre lunette de myope ou astigmate ou hypermétrope d’humains que vous êtes, que nous sommes, nous les voyants. J’ai dévissé le cache de l’horloge, son verso ; j’ai ainsi pu accéder au mécanisme, j’ai soulevé la partie interne, j’ai accéder au recto de l’horloge. J’ai pris une vieille partition de Georges Bizet, chinée il y a trois ans je crois, dans une brocante de la ville où je résidais à l’époque. Je ne savais pas pourquoi j’achetais cette partition musicale. Je ne savais pas pourquoi j’ouvrais le verso de cette horloge cassée.

 

Je ne savais pas ce que je faisais mais je le faisais. Connaissez-vous cette sensation ? Quand on est dans le flux, quand tout est simple, rien n’est compliqué ? Le mot “compliqué” n’existe plus quand on est dans l’état dans lequel je me trouvais quand j’ai déchiré des pages de la vieille partition musicale de Bizet. Je ne savais pas ce que je faisais mais j’ai composé peu à peu un nouveau fond à cette horloge. Transformation du motif de cette horloge inutile, diraient certains, car elle ne “marche” plus. Non, chère horloge tu ne marches plus car en réalité tu n’as jamais “marché”. Tu as donné l’heure un temps. Un temps T, tu m’as indiqué, offert, montré l’heure terrestre qu’il était dans ce morceau de vie que nous avons partagé ensemble. Sur les vingt-quatre heures, tu m’as pointé de ta grande et ta petite aiguille, l’heure et la minute. Avec la troisième aiguille tu m’a montré les secondes de cette minute, de cette heure. J’ai souvent suivi cette triple course, ces trois traits noirs courant chacun à leur rythme, l’un rapide, l’autre moyen, l’autre lent. À moins que ce soit dans le sens inverse, l’un lent, l’autre moyen, l’autre rapide. Les trois aiguilles de l’horloge qui marche, court ou sprinte pour me dire où j’en suis de ma journée. Matin, midi, soir, nuit ? Nirina où es-tu dans le temps ? Dans le temps T de ta journée ? Merci à toi, chère horloge et pour te remercier de ta mort. La pile a fondu en toi, tu ne réponds plus à l’appel. Pour te remercier, je célèbre ta mort en te faisant revivre autrement. Horloge recyclée ? Oui, c’est peut-être le mot. Recyclée. J’ai déchiré un autre morceau de papier. Sans paire de ciseau. Pourquoi toujours vouloir découper bien droit, bien cadré, bien acéré ? À la main, on ne sait pas quelle ligne on va faire et c’est tant mieux, la découpe s’improvise et il nous reste la confiance. Confiance que l’erreur n’aura pas raison d’être. Confiance que le trait sera sans doute courbe, mais beau, c’est certain. Je fais confiance à l’inattendu en découpant ce papier et je le colle, au hasard sur le nouveau cadran de mon horloge recyclée qui, parce qu’elle est recyclée, devient autre chose qu’une horloge. Puis, avec une allumette en feu, je brûle le pourtour de la feuille blanche, lui donnant ainsi l’effet d’un vieux parchemin. Le feu, le papier, le bois, la forme inattendue. Le feu fait son oeuvre. Je souffle aussi, pour que le papier ne se consume pas totalement.

Puis je prends un marqueur noir et j’écris ces mots qui sortent de moi sans que je sache pourquoi. Je ne décide rien, je ne les choisis pas, je ne maîtrise rien et c’est cela qui fait du bien :

“Le temps, il accomplit son oeuvre.”

Je déplace délicatement les aiguilles de l’horloge sur le nouveau cadran musical. 10h10. Pourquoi cette heure immobile ? Aucune idée. Quant à l’aiguille des secondes, elle s’immobilisera à la 25e seconde. Pourquoi ? Aucune idée.

Voilà le résultat.

 

 

Cela fait plusieurs années que cette horloge immobile trône à côté d’une autre horloge qui, elle, “marche”. Cette horloge, c’est celle léguée par ma grand-mère française. De ma grand-mère malgache, je n’ai rien reçu car je n’ai pas connu cette femme. Mais la prochaine fois je vous parlerai de sa machine à coudre que j’ai trouvée il y a quelques mois, avant la pandémie. J’étais à Madagascar quand j’ai fait la rencontre avec cet objet qui a longtemps “marché” sous ses doigts de couturière… Les objets immobiles ou recyclés, les objets du passé nous parlent si on sait leur donner la parole et l’immortalité.

 

 

Bordeaux, Mercredi 6 mai 2020, 20h59.

 

***

Chapitre XI

Du recyclage au tombeau

 

Je vous avais mis l’eau à la bouche en évoquant l’ancienne machine à coudre de Mabe, cette grand-mère malgache que je n’ai pas eu la chance de rencontrer car elle a quitté l’incarnation bien avant ma naissance. Je ne poserai pas la photo de la machine ici, ce sera pour une prochaine en fait, car aujourd’hui, je désire m’épancher sur le sujet d’actualité par excellence, cette transition enclenchée depuis trois jours, décrété par le gouvernement en date du Lundi 11 mai : le déconfinement. J’en avais parlé dans le chapitre VIII car j’anticipais l’événement et cette fois-ci, on peut dire qu’on y est ! Le déconfinement de la France a commencé et c’est un peu comme si on se réveillait d’une nuit et qu’on a du mal à faire la part des choses entre le rêve nocturne et l’état de veille. Suis-je vraiment réveillée ou suis-je encore endormie ? Que s’est-il passé ? Pourquoi suis-je là, chez moi, encore en pyjama, mais que j’entends des avions qui vrombissent dans le ciel, je vois une grue au loin qui bouge alors qu’elle était restée immobile pendant deux mois, j’entends plus de voitures dans la rue… Il paraît qu’on déconfine et en effet, je croise beaucoup de gens dans les rues, plus que d’habitude, des embouteillages ressurgissent ici et là, des masques de tous tissus, toutes formes, tout look ont colonisé les visages des passants et l’on voit encore des gens sans masque : de quelle race fais-tu partie, cher humain déconfiné ? Pourquoi ne portes-tu pas de masque ? Parce que tu portes des lunettes et que le double port masque-lunettes est un mauvais combo : buée dans les lunettes, étouffement dans le masque, les deux font mauvais ménage. Heureusement que l’élastique ne te lacère pas le cartilage de l’oreille sinon… Un mètre entre toi et les autres humains, une distance physique donc sociale, on t’évite, d’autres te frôlent, on se regarde à peine, on se dévisage mais impossible de démasquer le malade du sain. Dans quel monde sommes-nous tombés ? Quel monde avons-nous fabriqué ? Je me dépêche de faire quelques courses, je ne traîne pas, en fait, je n’ai pas envie de traîner dans cette ambiance zombie. On sent que les gens passent et font vite. Personne n’a envie de s’éterniser. On ne peut pas se le permettre. Si, quelques humains sont assis sur ce banc, masqués ou de leur masque DIY ou de leur écharpe devenue masque. Ils discutent comme au bon vieux temps. Aucune envie de m’installer sur ce banc pour taper la causette avec des inconnus. Je fais ce que j’ai à faire, des courses essentielles pour les prochains repas et je me casse. Hâte de rencontrer chez moi. Je n’en ai rien à faire du virus, enfin je veux dire par là que je n’en ai pas peur. Pourquoi avoir peur ? Peur de tomber malade ? Je l’ai déjà été et j’ai survécu, même si parfois c’était une maladie fort désagréable. Peur de mourir ? Pourquoi donc ? De toute façon, j’ai signé pour la mort le jour même où j’ai décidé de naître, alors ? Lâcheté ou mauvaise foi. Celui ou celle qui ne veut pas mourir. Il n’a pas à ne pas vouloir. Il n’y aura pas de choix donc peu de place pour la volonté de. Peur de mourir en souffrant ? Je m’en remets à la médecine de ce pays pour me mettre un coup de morphine, les soins palliatifs dont c’est le métier sauront m’éviter la douleur. Pas la mort. Si je meurs de cette covid (puisque l’Académie nous a remis les pendules à l’heure : c’est un mot féminin effectivement, du à l’acronyme dont le substantif et le mot “disease” donc “la maladie”… mea culpa), si je meurs de cette covid disais-je, je serai triste surtout pour ceux de mon entourage proche qui seront touchés par ma disparition. Mais moi, je ne serai pas touchée de mourir… Donc si peur il y a, c’est de susciter le deuil et la souffrance de mes proches par ma mort. Est-ce suffisant pour avoir peur de choper cette covid ? Je ne pense pas. J’en viens en fait à me moquer de l’attraper, si tant est qu’on puisse attraper un être aussi microscopique. Il vous colonise oui, mais vous ne l’attrapez pas, ce serait bien présomptueux de le croire. Là encore, nous autres humains ayant peur d’être attaqués par ce virus, nous faisons preuve une fois de plus d’un sacré manque d’humilité. Il ne s’agit pas de combattre ni de se protéger ni d’attraper ni de barrer la route à ce être vivant. Nous faisons corps avec le tout. La covid fait corps avec notre corps humain. La rencontre a lieu, parfois oui parfois non. Rencontre. Simple rencontre. Qui se conclut par une alliance mortifère parfois, certes, mais qui le plus souvent et statistiquement se conclut sans conclusion ni introduction puisque le virus est dit asymptomatique. Quelle malicieuse coquine que cette covid ! Elle nous rencontre mais nous ne saurions pas que nous la rencontrons ?! Avez-vous jamais vu cela ?! Une rencontre inaperçue… Quel serait l’équivalent chez nous, les humains ? Vous rencontrez une amie pas vue depuis des années, mais vous ne le savez pas et elle non plus ! Heu… Vous rencontrez par hasard votre ex mari mais vous ne le savez pas et lui si ! Ah oui car visiblement la covid sait qu’elle vous rencontre. Cela se voit dans un sens, le sien, mais pas dans l’autre, de votre côté tout passe inaperçu. Donc je reformule : vous rencontrez une amie pas vu depuis des années, mais vous ne le savez pas, mais si elle représente la covid, alors l’amie sait qu’elle vous rencontre. Si c’est le mari qui est la covid, alors il sait qu’il vous croise, mais pas vous. Si c’est vous la covid, vous savez que votre ex mari est là mais lui ne vous voit pas. L’on comprend bien par ces exemples éloquents que tout se situe dans l’invisibilité d’une rencontre pour ainsi dire unilatérale. Dans le cas d’une mort qui survient, alors là, aucune invisibilité unilatérale : vous rencontrez la mort et elle vous rencontre aussi et tous deux savez que la rencontre a lieu. Personnellement, je ne crois pas avoir peur de la mort – ma mort j’entends – avec ou sans covid. J’ai éventuellement peur de ma mort qui passerait par une souffrance, car j’ai peur de la souffrance en général dans la vie, enfin je veux dire que je ne souhaite pas une souffrance prolongée dans ma vie – la souffrance fait partie de la matrice de la vie, ok mais si on y séjourne trop ce n’est plus vivable… Pour autant, ma mort en elle-même ne me fait pas peur. Pourquoi ? Parce que je l’ai vue presque en face, si je puis dire, plusieurs fois en la personne de mes proches partis pour l’autre monde. Ma grand-mère française, celle qui m’a offert son horloge, est même morte dans mes bras et ce fut un moment suspendu, sacré, unique, d’une intensité comme je n’en avais jamais vécue auparavant. J’ai eu mille sensations pendant ce moment de rencontre avec la mort par procuration et ce fut tout sauf de la peur. Ce fut une impression de grandeur et d’expansion. Je ne dis pas qu’il n’y eut pas de tristesse, de chagrin dû à la perte d’un être si cher, ma grand-mère française. Je dis seulement que d’avoir assisté au dernier souffle de ma Mémé bien-aimée, cela m’a définitivement guérie d’un éventuelle peur de la mort que j’avais d’ailleurs déjà perdue depuis longtemps, depuis ma vision d’autres morts de ma famille ou de mon entourage. Avez-vous déjà vu des humains morts, sur leur lit de mort ? Est-ce que je vous choque en parlant de cela ? Si cela vous choque, prenez conscience que vous avez le biais culturel d’un culture qui donnerait comme règle qu’on ne doit pas parler de la mort, qu’il faut éviter le sujet. Quelle culture est-ce ? Celle qui feint ce qui est irréversible ? Quelle est cette culture qui veut qu’on taise l’inéluctable ? La mort arrivera, on le sait. C’est d’ailleurs la seule certitude dans une vie. On ne sait pas quand on trouvera le vaccin contre cette covid, on ne sait pas si on reconfinera, on ne sait pas quand on reprendra l’avion, on ne sait pas quand on pourra vivre sans masque sans peur… Mais on sait qu’on mourra. Mais on ne sait pas la date. Incertitude sur la date, je vous l’accorde… Ce ne serait pas très réjouissant si on savait… Imaginez !

Quant à moi, bien avant le départ de ma grand-mère pour l’autre monde fin 2015, j’ai approché mon premier humain mort et ceci eut lieu dans les années 90. Dans la culture de mon père qui est malgache, la mort n’a pas la même place que dans la culture de ma mère, la culture française. Par mon métissage, j’ai la chance d’avoir deux visions quasiment diamétralement opposées et cela me nourrit d’une double-vue salutaire car je peux choisir celle qui me permet de mieux vivre, plus légère, plus en paix avec moi-même en tant qu’humaine. J’avoue que sur la question de la mort, je penche sans conteste vers la vision malgache d’inclusion des morts dans la vie, de mariage entre ces deux mondes pour n’en former qu’un, du point crucial d’un vie qui fait des morts le point de départ du sens existentiel. À Madagascar, la culture prend la mort comme point de départ et non comme point de fuite, comme je peux le sentir parfois dans ma culture française. À Madagascar, il n’y a qu’à voir les tombeaux des morts : ce sont des maisons, des maisons parfois plus solidement bâties que les maisons même des vivants ! Ici en France, les tombes peuvent être en marbre, mais on n’aurait pas idée de s’en inspirer comme lieu de résidence… Plus petit qu’une studette ! Quand on compare l’architecture et la taille des tombeaux, des tombes et des logements dans différentes cultures, alors tout est dit. Pour les malgaches, le mort passera plus de temps dans son tombeau que dans sa maison. Eh oui, c’est mathématique ! Les morts sont exposés pendant la veillée, on les pare de leurs linceuls, ce sont les membres de la famille (les hommes) qui ont cette mission d’honneur. Le corps des morts est sous nos yeux, on l’accompagne, on le fête, on le regarde, on le touche et on l’honore, lui et sa famille, par des kabary, des discours rituels. Les morts sont avec nous, nous sommes avec les morts et l’enterrement est une fête. Il y a aussi le fameux retournement des morts chez les Malgaches, ce moment particulier où l’on sort le corps du mort du tombeau pour le “retourner” c’est-à-dire lui changer ses linceuls et faire la fête pour cette nouvelle métamorphose. Comment décide-t-on de faire un retournement des morts ? Un membre de la famille reçoit en rêve la visite du défunt qui lui dit “Viens changer mes vêtements, j’ai froid…” ou toute autre parole suggérant qu’il veut qu’on change son linceul. Alors le rêve a parlé, le mort a parlé au vivant et les vivants décident de répondre à cet appel du mort via le rêve apparu à ce membre de la famille. Alors on organise cela et toute la foule invitée sera vêtue de blanc et on sortira le corps du tombeau et on dansera et on chantera et on ouvrira le linceul pour voir ce qui reste du corps et ce reste sacré on l’enveloppera d’un nouveau linceul, de nouvelles couches de plusieurs linceuls et l’on reposera délicatement le corps dans sa maison éternel, son tombeau.

Oui, mes chers lecteurs français… Je suis bien loin de la vision de la mort “à la française” si tant est qu’on puisse employer une telle expression stéréotypée et simplificatrice. En tout cas, malheureusement ma culture française ne m’a jamais enseigné d’écouter mes rêves nocturnes et les messages qui m’y sont envoyés. Ma culture malgache si. Ma culture française a eu beau m’éduquer profondément avec beauté, elle ne m’a pas éduquée à vénérer ainsi la parole des morts dans le monde subtil de l’esprit. Ma culture malgache si. Ma chère culture française ne m’a pas éduquée à entendre la voix des morts, car non je n’ai pas peur de vous le dire et vous l’écrire ici : oui, j’entends la voix de mes morts. C’est sans doute pour cette raison ultime que je n’éprouve pas de peur vis-à-vis de ce monde qui est la juste suite de ce qu’on appelle vie. La passerelle entre les deux mondes existe : je l’expérimente dans ma vie aujourd’hui quasiment au quotidien. Cette porte effrayante pour certains est pour moi une porte sacrée vers un autre pays que nous irons tous explorer, tôt ou tard. Et cette égalité ultime me fascine.

Bon déconfinement à toutes et à tous. Vive la vie ! Prenez soin de vous en prenant soin des autres.

 

Bordeaux, Jeudi 14 Mai 2020, 00h55

***

Chapitre XII

Du tombeau à la fatigue nerveuse

Si j’étais morte, je serais moins fatiguée. À vrai dire, ce soir, j’aimerais cesser d’écrire, cesser de réfléchir, cesser de créer, car j’en ai ma dose pour aujourd’hui. Overdose. Pas vous ? Overdose de créativité, non en fait je me trompe, ce n’est pas cela l’excès en moi, la démesure. La créativité ne sera jamais de trop, elle sera même toujours en-deçà de ce qu’elle pourrait être. Illusion d’optique, analogie erronée. Je suis en overdose d’information, pas de création. Ma propre création me nourrit, m’équilibre, me ramène à la santé. L’excès d’informations versatiles me déséquilibre, me bouscule, me violente, me fait péter un câble et même deux, même trois, même quatre. Neurones en asphyxie. Connexions cognitives à la dérive. Je chavire. Je ne tiens plus le gouvernail. L’info frénétique a pris le contrôle de mon cerveau. Cervelle en tétanie, en apoplexie, organe qui vrille, l’info m’a colonisée, vampirisée, les infos au pluriel, car si l’info était au singulier, ce malaise n’aurait pas lieu. Nostalgie de l’époque où les télévisions n’avaient que trois chaînes. Nostalgie d’un temps où au kiosque, on ne pouvait acheter que quelques journaux. Nostalgie de la rareté, du petit numéro. Nostalgie d’une époque plus mesurée, plus modérée, plus… Overdose de cette époque intensive, colonisatrice de l’esprit. Agacement devant cette emprise, cet boursouflure de tous les egos du monde, de tous les avis, de toutes les opinions, de ceux qui crient, qui hurlent leur point de vue à qui mieux-mieux, qui courent après les likes, qui font des stratégies de malades mentaux pour attirer l’attention et la tension. Halte aux stresseurs des réseaux sociaux. Halte à moi qui me laisse entraînée dans leurs filets. Halte à moi sans filtre, affectée. Halte à mon ascenseur émotionnel. Halte aux blâmes que je balance au lieu d’agir sur moi et de sortir, au lieu de mon masque anti-covid, mon bouclier anti arrogance d’avoir raison contre ceux qui ont tort. Vais-je pouvoir me reposer ? Vais-je devoir quitter ce monde des réseaux. Merci le réseau. Franchement, c’est ça, être connectés ?! J’ai bien envie de me déconnecter de tout, de moi, de vous, de ce tourbillon, cette tornade affective, cette pollution émotionnelle, ce brouhaha des opinions, ce chaos des experts les plus experts du monde. Pourriez-vous vous taire ? Pourriez-vous vous taire deux secondes, que je parvienne à entendre mon coeur battre : deux secondes seulement ? Pourrai-je me taire moi-même ? Pourrai-je moi-même remettre en cause mon propre point de vue, au lieu de critiquer celui des autres ? Pourrai-je me regarder dans la glace et assumer, reconnaître, accepter mon point de vue, sa place au milieu des autres, sa valeur aussi. Il vaut quoi, ton point de vue, Nirina ? Est-il fondé ? Si oui, sur quoi ? Qui as-tu, qu’as-tu étudié pour affirmer ceci ou cela ? Combien as-tu fait de recherche pour avancer cette thèse ? D’où nous sors-tu ce dont tu parles ? Arrête de baragouiner, tu ne sais rien, tu ne sais rien de rien, tais-toi tu es agaçante à la fin, tu vas te taire ? Tu vas te taire oui ou non ? Tu me saoules ! Tu entends quand je te parle, je te dis que tu me saoules. Oui, je suis enivrée de toi, comme je le suis de tout le monde. Arrête de te plaindre et sois déjà toi-même exemplaire. Exemplaire. Et après on parlera du reste, d’accord.

Tu craques.

Tu craques ?

Oui un peu on dirait. Tu as la nostalgie du monde sans internet. Oui, je vois où est ton problème. “Dans l’temps, c’était mieux…” Tu n’as pas cinquante ans et tu parles déjà comme les petits vieux de ton enfance qui parlaient “Dans l’temps” et ça te faisait marrer. Ton temps est donc déjà venu. Tu te fais vieille et tu l’assumes. Tu est hybride depuis toujours et cette nouvelle ère le prouve encore : tu es une enfant qui s’émerveille de naître au monde chaque jour… et une petite mémé acariâtre qui s’énerve sur les dérives de son temps. Surcharge émotionnelle. Surcharge mentale. Surenchère. Sur-communication. Après la sur-consommation avant-pandémie, il y a eu la sur-communication pendant confinement et même en déconfinement. Tu sur-communiques et tu ne sais plus communiquer. Tu n’es pas la seule. Les quiproquos s’accumulent et s’empilent dans un hamburger sans fin, d’une épaisseur dégoulinante. La sur-communication, c’est pas jojo. Les conflits abondent, tout le monde sur la défensive, tout le monde en offensive sans le savoir, tout le monde à fleur de peau, tout le monde qui essaie de donner de la voix, donner de l’écrit. Et que je t’envoie un texto, un whatsapp d’une page, un vocal de vingt minutes… Ah Nirina, combien as-tu communiqué cette semaine ? Tu es addict ou quoi ? Addiction. Le mot te parle ou est-ce une métaphore, une analogie, une approximation ? Toi la littérale de première, la littéraire, la linguiste, tu jongles avec les mots, ah, ça tu t’y plais, tu communiques mais bon là… dommage, c’est allé trop loin, tu es allée trop loin, tu t’es égarée eh oui ! C’était à prévoir, pas de limitation de communication. On va te mettre un quota de mots, tu sais, si tu es incapable de te réguler toi-même. Un sevrage. Voilà ce qu’il te faudrait. Un bon sevrage. Planifié selon un protocole bien carré. Organisé par un addictologue bien expérimenté. Parce que là, Nirina, tu files un mauvais coton. Un très très mauvais coton. Apparemment tu n’es pas la seule. Car en face, pour jouer au ping-pong de la frénésie communicative, y a du répondant ! C’est un sacré tournoi de sur-communication. Qui sera sur le podium ? On ne sait pas encore, mais on n’en a que faire ? Toi, ça t’intéresse de gagner ce championnat de la sur-communication frénétique et déséquilibrée ? Apparemment t’es dans la course. À tes risques et périls. On dirait que vous êtes nombreux dans la compétition. Pauvres humains.

Vous aviez peur de mourir du covid.

Vous clamiez que le vrai danger était climatique.

Vous mourrez de votre sur-information. Overdose de sur-communication. Vos cerveaux sont sur le point d’imploser. Le compte à rebours est en marche.

Merci d’avoir peuplé la terre un temps.

Je vous tire ma révérence.

 

Bordeaux, Jeudi 21 mai, 1h33.

 

***

Chapitre XIII

De la fatigue nerveuse à la renaissance

J’arrive au chapitre numéro 13, mon chiffre préféré, n’en déplaisent aux superstitieux inverses ! J’ai habité au 13e étage, dans ma vie d’antan au coeur du désert émirien où fleurissaient les grattes-ciels futuristes. Aujourd’hui, dans mon oeuvre fractale, j’arrive au chapitre 13 et je transmute l’énergie du chapitre précédent.

En effet, en vivante terrestre humaine que je suis, je fais partie de la race des instinctives-survivantes. Qu’est-ce que j’entends par là ? Eh bien, je ne peux me résoudre à une vision de malchance et de complaisance dans la complainte râleuse et inerte. Quand je descends très bas dans l’obscurité du désespoir et de la souffrance, il y a un réflexe en moi qui me pousse à remonter. Le chiffre 13 ne me plonge pas dans la peur du pire, au contraire il m’élève dans l’espoir du meilleur. Puis-je être définie comme une optimiste de nature ? Une candide béate ? Une bienheureuse éternelle ? Une irrévérencieuse de la superstition ? Je ne sais… Les étiquettes ne me vont pas, elles ne me servent pas. Les formats ne sont jamais entrés en moi ni moi en eux. De même qu’à l’inverse d’un prétendu avis général du 13 malchanceux, le chiffre 13 me fait sourire, autant quand j’entame un chapitre, que quand j’appuie sur le bouton d’un ascenseur d’immeuble, ou quand je le tire sur un ticket de tombola. Le chiffre 13 me plaît car il est à part, parce qu’on le juge alors qu’il n’a rien fait, parce qu’il est un vilain petit canard, parce qu’il est fui. Moi, je vais vers lui et je l’apprivoise. J’arrive au chapitre 13 et je décide de rebondir, de remonter la pente, de quitter l’abîme. J’en ai la force, la volonté, l’envie, l’élan. Si je suis en vie, ce n’est pas pour me morfondre dans la déprime de la déconfinée perdue et déboussolée. Certes, une partie de moi a été débordée, dépassée, tsunamisée par l’overdose globale, alors, grâce à cet instinct de survie qui me constitue depuis toujours, je regarde dans le miroir, je me vois perdant la boule, pétant un câble comme on dit, je vois le court-circuit électrico-émotionnel et j’agis.

Je transmute. Je permute. Je désamorce. Je contre-choque. Je me réveille. Je m’éveille. J’éteins. C’est cela : au lieu de m’éteindre, j’éteins. Cet instinct de survie, de sursaut est en moi. Je ne sais d’où il vient. Merci l’étincelle en moi, merci cet élan. Oui le mot “élan” me vient ces temps-ci avec force et itération. Mon élan. L’élan vital. L’élan de vie. J’en ai été dotée. D’où vient-il ? Je ne sais et l’enjeu n’est peut-être pas l’origine de ce bienfait en moi, mais de savoir ce que j’en fais. C’est simple : de craquage de nerf, je passe à la phase renaissance. Je ne séjourne pas trop longtemps dans l’abîme. Ou en tout cas j’y séjourne un temps, je regarde de près de quoi cette grotte est faite, je la visite dans tous ses recoins et je décide d’escalader les murs et de remonter ce puits pour me diriger vers une renaissance salutaire. C’est précisément ce qui se passe en moi ces jours-ci de déconfinement progressif. Cet itinéraire, je le connais, ce n’est pas la première fois qu’il se déroule dans ma courte vie. Craquer puis renaître. Vous connaissez ce rythme en deux temps ? Craquer puis renaître. Craquer puis renaître. Craquer puis renaître. Gymnastique, discipline, exercice de la renaissance. Pour qu’il y ait renaissance, il faut qu’il y ait mort auparavant. Mort auparavant. Acceptes-tu de mourir régulièrement ? Moi, je m’y exerce, c’est mon art de vivre. À quoi sert de craquer si ce n’est pour renaître ? On craque pour faire craquer la coquille, pour faire éclater le cocon, éclore le bourgeon,pour muer comme le serpent, pour changer de peau et émerger, nouveau, nouvelle. Comment opère cette mue humaine ? En faisant silence. En retournant dans ma caverne intérieure. Pas la grotte de la déprime et du désespoir. Ce lieu-là est ailleurs. Ma caverne intérieure, c’est mon lieu ressource, celui dans lequel je puise la force du rebond. Ma mue, elle ne peut se faire que dans le silence, dans la solitude. Dans ce face à face avec moi-même. Je regarde le miroir qui se trouve dans cette caverne et je vois dans mes yeux l’envie irrépressible de remonter à la surface pour retourner dans le monde où le soleil existe. Avez-vous séjourné longtemps dans ce monde de vos ombres intérieures ? Pour ma part, j’ai l’habitude d’aller leur rendre visite régulièrement. Dialoguer avec mes démons. Ils font partie de mes enseignants. Le dialogue est difficile parfois. La guerre peut se faire jour, mais la conversation et l’écoute sont toujours là. J’ai appris que ce n’était qu’en s’ouvrant à cette conversation féconde entre mes ombres et moi, que je pouvais trouver les forces de muer, de renaître. Et vous, conversez-vous avec vos ombres ? Vous sentez-vous serpent muant de temps en temps ?

Je vous laisse ici, je vais finir ma mue. Quelle belle sensation d’allègement ! Éplucher les couches de soi inutiles : en voilà une belle manière de se déconfiner progressivement. Ma renaissance a déjà un ton prédominant : l’accueil de toutes mes facettes aux yeux du monde, l’expression de ce multi-facette au service du monde, la fractalité comme mode d’expression, l’initiation à ce mode d’être et de voir les choses du monde et de créer la mue universelle de notre civilisation. Sacrée ambition. Ambition sacrée. J’agirai bien entendu dans ma zone d’influence – humilité et simplicité oblige – et les ricochets feront le reste. Je plante la graine, les graines de la fractalité. Puis je laisse faire. Fertilité oblige.

 

Bordeaux, Mercredi 27 mai 2020, 23h16

***

Chapitre XIV

De la renaissance au racisme planétaire

Des mots écrits aujourd’hui sur ma peau aveugle de couleurs.

Reconnaître le racisme en moi. Suis-je prête à faire ce pas ?

Bordeaux, samedi 30 mai 2020, 10h54

 

Copyright © Nirina Ralantoaritsimba

 

Leave a reply

  • More news