Journal de Résidence #5
On 24 September 2020 | 0 Comments | Non classé |

Me voici dans ma troisième semaine de résidence à Frankfurt et une phrase, une émotion est là : je suis en train de tomber amoureuse.

Ich glaube, dass ich in FFM verliebt bin. Je crois que je suis amoureuse de Frankfurt am Main.

On dit cette phrase au sujet d’un être humain. Pour moi, la phrase fait sens aussi pour les lieux. Dans ma vie d’humaine voyageuse, j’ai souvent eu des coups de coeur pour les LIEUX. Pour le dire autrement : pour des morceaux précis de la croûte terrestre. Je suis amoureuse de la planète Terre globalement et je dirais que si je zoome, je trouve des lieux qui me plaisent plus que d’autres. Des endroits qui font battre mon coeur quand j’y suis, quand mes deux pieds foulent le sol-dit. Cela fait dix huit jours que mes pieds cheminent dans la ville Frankfurt am Main, parfois ils pédalent aussi sur mon vélo, et je sens mon coeur battre la chamade quand il découvre un nouveau lieu. Quels sont ces lieux ? Principalement des parcs.

Bon, là, j’avoue, mes pieds ne foulent rien, ils flottent dans le vide. ces transats sont improbables, n’est-ce pas ? Je m’y suis prélassée hier, dans le Palmengarten (voir la photo du début), immense parc à dix minutes de chez moi, tout en lisant ce livre qui fait mouche pour mon propre essai autobiographique : “Maudits métis” de Bertrand Dicale, paru il y a neuf ans chez JC Lattès.

Fils d’un Guadeloupéen et d’une Auvergnate, ce journaliste spécialiste de la chanson française me permet, par son témoignage, de m’auto-définir et me différencier dans mon métissage. Cette tentative de définition, je la fais aussi en co-création avec d’autres métis avec lesquels je dialogue. Un de mes amis (et non je n’ai pas que des amis métis !), Allan Gabali, est le premier de mes interlocuteurs sur ce sujet. Avec lui, nous avons lancé le premier Dialogue métis. Si vous souhaitez l’écouter, c’est ici.

 

Frankfurt est ainsi le lieu où se déploient toutes les branches de ma curiosité intérieure. Un lieu où j’ai l’espace-temps pour voyager

  • non seulement extérieurement, lorsque je découvre Günthersburgpark, cet autre immense parc à dix minutes de chez moi…

  • mais aussi intérieurement, lorsque je poursuis ce travail de longue haleine, l’archivage et le classement de documents familiaux…

Et ce n’est pas une mince affaire !

J’étale toutes les lettres de mon grand-père sur le sol, je les classe par dates (1947, 1948, 1949…) puis je range chacune dans une pochette plastique que je place dans ce gros classeur (ci-dessous). Une fois ordonnées, je pourrai tout relire pour comprendre cette histoire passée post-insurrection malgache…

Parfois je fais des pauses dans l’archivage car mon cerveau bouillonne trop… dans ce casse-tête chinois où j’essaie de décrypter des dates invisibles, dissocier les originales des copies, distinguer les expéditeurs différents (il y a des lettres de mon grand-père, de son frère, des administrateurs des colonies de l’époque…).

 

Je disais donc, parfois je fais des pauses car c’est trop lourd pour moi, tout ce passé colonial…

Car je me dis alors :

Mais qu’est-ce que tu fais, Nirina ?! Qu’est-ce que tu cherches ?! Pourquoi tu passes tant de temps à te plonger et t’embourber dans un passé si douloureux, si complexe ?! Va de l’avant, passe le cap ! Laisse tomber cet héritage, tu n’en veux pas, tu as autre chose à faire… Danse, Nirina, Danse !!

Et puis, je ne sais pourquoi, après la danse, je suis de nouveau happée par ces archives du passé. Et je mets la main sur un des livres emportés dans ma lourde valise : ce manuel d’histoire de Madagascar publié en 1961, juste après l’Indépendance !

 

Et là ! Allez, on repart vers les profondeurs ! Tu as repris ton oxygène avec un peu de légèreté dansante, tu es remonté quelques minutes à la surface, alors retourne vers le fond dans les abysses de l’histoire écrite par les vainqueurs. 

Je vous le dis, ça vaut le coup de lire l’histoire “à l’usage des écoles de la République” vue par Chapus et Dandaou… Champ lexical de la fierté nationale, mission civilisatrice et des grands hommes de la France, cette Mère-Patrie une et indivisible.

Décidément, je fais le grand écart avec ma lecture des jours précédents, à savoir l’histoire racontée non pas par les vaincus, mais avec un point de vue qui les prend en compte : l’ouvrage dont je parlais la dernière fois, “Décolonisations françaises, la chute d’un empire” des historiens Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire.

Tiens, je le remets ici, voici sa couverture (photo de la proclamation de l’Indépendance en Algérie en 1962) si jamais vous vouliez le trouver en librairie.

 

Frankfurt me séduit car grâce à elle, je me nourris de Nature, de verdure, de grands espaces où la flore me ravit, me régénère, m’allège, autant de nourritures terrestres pour que je sois forte pour la spéléologie familiale qui m’attend.

Plonger dans mes racines franco-malgaches.

C’est pour cela que je suis ici.

Frankurt am Main m’accueille dans ce voyage intérieur, me propose un voyage extérieur pour qu’ait lieu dans les meilleures conditions possibles ce voyage intérieur auquel je ne peux échapper. Quoi que je veuille, quoi que je fasse. L’autre jour, sur les réseaux sociaux je suis tombée sur cette vignette qui m’a fait sourire :

Passé.

Ce ne serait pas plus facile de lâcher ça ?

 

Si, évidemment. Mais mon expérience personnelle semble me montrer qu’avant de le lâcher, je vais devoir le poser délicatement, ouvrir le gros sac de voyage, regarder d’un peu plus près ce qu’il y a dedans qui résonne avec ce qui se passe au dehors…

Regarder les lumières comme les ombres.
Je répète.

Regarder les lumières comme les ombres.

Ainsi, quand le travail sera parachevé. Je refermerai le sac de voyage et je le brûlerai en me recueillant et en priant pour ceux qui m’ont précédée et ceux qui me suivront.

Le passé est un héritage.Il est constitué de tous les voyages de nos ancêtres. Je souhaite le reconnaître, l’accepter, le regarder sous toutes ces facettes.

Puis continuer mon propre voyage.

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